Dessine-moi un mouton!

Le mouton qui sortira des urnes ce soir sera-t-il bleu, orange ou les deux? Aura-t-il quatre pattes ou seulement trois? Restera-t-il seulement la peau sur les os du mouton rouge? Le troupeau de moutons noirs sera-t-il vraiment passé par l'abattoir?

Les réponses à ces questions détermineront la dynamique du prochain Parlement et la suite des choses pour les partis fédéraux et leurs chefs. Voici quelques scénarios:

Scénario A: Un gouvernement majoritaire conservateur et une opposition officielle néodémocrate: Stephen Harper et Jack Layton améliorent tous les deux leur sort aux dépens de Michael Ignatieff et de Gilles Duceppe et peuvent chacun revendiquer une grosse victoire.

Par la suite, le Parti conservateur et le NPD disposent de quatre ans pour occuper leurs terrains respectifs et reconfigurer la scène fédérale à leur image et à leur ressemblance. Dans un cas comme dans l'autre cependant, rien n'est acquis.

Brian Mulroney a été le dernier chef conservateur à gagner une majorité gouvernementale. Le soir de la victoire de 1988, son parti semblait invincible. Cinq ans plus tard, il était réduit à deux sièges — une défaite dont l'ancien parti progressiste-conservateur ne s'est jamais remis. Un gouvernement majoritaire dirigé par Stephen Harper qui pratiquerait la stratégie de la terre brûlée s'exposerait à la même déroute aux élections suivantes.

Le NPD fédéral tente depuis un demi-siècle d'accéder aux ligues majeures de la politique canadienne. L'expérience de l'ADQ de Mario Dumont à l'Assemblée nationale a démontré que l'opposition officielle n'est pas toujours l'antichambre du pouvoir. Les électeurs sont prompts à renvoyer une formation dans le club-école des tiers partis quand elle ne réussit pas à avoir l'allure d'un gouvernement de rechange crédible. Et si Jack Layton réalise des gains importants au Québec aujourd'hui, il devra aussi gérer le choc des cultures de ses recrues québécoises et de la base traditionnelle de son parti.

Dans l'horizon d'un mandat de quatre ans, tous les chefs fédéraux actuels — y compris Elizabeth May si elle perd son pari de gagner un siège aux Communes aujourd'hui — pourraient avoir passé la main avant le scrutin suivant.

Scénario B: un gouvernement minoritaire conservateur et une opposition officielle néodémocrate. Jack Layton est le seul gagnant de l'opération. Après avoir passé la campagne à réclamer un mandat majoritaire, Stephen Harper peut difficilement présenter une troisième minorité comme une victoire. Son autorité morale sur le Parlement et sur sa propre formation est diminuée.

Plutôt que d'années, c'est de semaines que dispose alors le chef conservateur pour garder le pouvoir. Budget oblige, le prochain gouvernement doit rencontrer la Chambre des communes avant l'été. Deux éléments déterminent si la partie est jouable: la force relative du mandat conservateur et la composition de la majorité d'opposition.

Doté d'une minorité réduite par rapport au Parlement précédent et face à une opposition fédéraliste (PLC/NPD) majoritaire, le chef conservateur serait vraisemblablement obligé de mettre beaucoup d'eau dans son vin pour éviter d'être renversé à la première occasion — et éventuellement remplacé par un gouvernement dirigé par Jack Layton.

Dans ce scénario, le PLC doit décider au plus tôt s'il se voit dans le rôle de partenaire junior d'un gouvernement néodémocrate ou s'il est davantage dans son intérêt de collaborer avec un Parti conservateur qu'il vient de passer la campagne à décrire comme un danger pour le Canada. Dans un cas comme dans l'autre, c'est un choix déchirant, susceptible de le diviser profondément.

S'il dispose de la balance du pouvoir, Gilles Duceppe se retrouve également à l'heure des choix, soit aider Stephen Harper à rester en selle envers et contre les sentiments de la vaste majorité des partisans bloquistes, ou aider le NPD, qui vient de lui manger la laine sur le dos, à s'installer au gouvernement.

Une fois la poussière retombée aux Communes, le PLC et le Bloc se livrent à des autopsies qui pourraient inclure une réflexion sur leur avenir respectif et sur l'état de leur leadership. Le Parti conservateur est forcé de se questionner sur l'opportunité de faire une autre campagne électorale sous un chef apparemment plafonné à perpétuité sous le seuil de la majorité.

Scénario C: le NPD se retrouve à la tête d'un gouvernement minoritaire tandis que les conservateurs sont relégués dans l'opposition officielle. Dans cette variante du scénario précédent, la collaboration des libéraux et du Bloc québécois pose moins problème que le rude apprentissage du pouvoir dans des circonstances périlleuses par Jack Layton et les néodémocrates.

Stephen Harper quitte la scène — sans doute suivi de près par Michael Ignatieff et, éventuellement, Gilles Duceppe.

Scénario D: un Parlement cloné sur le précédent avec les conservateurs minoritaires au pouvoir, le PLC dans l'opposition officielle, le Bloc québécois comme premier parti au Québec, le NPD en quatrième place et en l'absence du Parti vert: dans ce scénario, l'industrie des sondages déclare faillite.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star

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chebert@thestar.ca

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