Une habitude qui se perd

Le minuscule canton germanophone de Glaris, dans l'est de la Suisse, est le lieu d'une tradition unique au monde, qui se maintient depuis l'an de grâce 1387. Sur la place centrale du chef-lieu éponyme de ce canton, ses habitants réunis hier ont avalisé — comme ils le font tous les 1er mai, depuis 624 ans! — les principaux projets de loi issus de leurs fonctionnaires au cours de l'année écoulée... par une série de votes à main levée, dans le cadre d'une landsgemeinde (assemblée rurale).

À première vue, on ne peut pas dire que cette savoureuse tradition, maintenue dans ce canton d'un pays reconnu comme haut lieu du «pouvoir du peuple», soit dans l'air du temps de nos démocraties amochées. Non seulement la démocratie directe comme méthode principale de gouvernement a-t-elle disparu (là où elle avait existé au préalable)... mais la démocratie représentative, incarnée par l'acte physique et solennel du vote simultané de tous — lors d'une journée unique qui représenterait «un grand rendez-vous citoyen» — se perd de plus en plus.

Il ne s'agit pas uniquement des taux de participation qui dégringolent, encore que le problème soit réel. En Europe, en Amérique du Nord, dans ces démocraties qui se prétendent gardiennes de la liberté face au reste du monde, les taux de participation aux élections générales ont fondu depuis vingt ou trente ans: de 75 % à moins de 60 % au Canada, de 65 % à moins de 50 % aux États-Unis — avec un léger rebond lorsqu'émerge soudain, à l'horizon, un Barack Obama aux airs de prophète.

En Europe, les taux varient étonnamment selon les pays, les lois et les traditions nationales: les Polonais, champions de la lutte pour la liberté sous le communisme... semblent la bouder lorsqu'enfin on peut voter pour qui on veut (un jour d'élections législatives en Pologne, presque 50 % ne se rendent pas aux urnes!), alors que les Ukrainiens voisins, plus disciplinés, restent dans les 75 % à faire au moins semblant d'y croire.

À côté d'une France aux politiciens déconsidérés — avec des effets catastrophiques sur les taux d'abstention —, l'Allemagne et l'Italie restent des États où l'on vote sagement et en assez grand nombre: en Italie, il est vrai, le vote est obligatoire.

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Loin des landsgemeinden suisses, de cette démocratie directe où, en 2011, le peuple adopte encore des lois sur la place en levant la main, les réponses à cette désaffection démocratique — croissante bien qu'inégale — prennent diverses formes.

Le phénomène assez récent du vote par anticipation, qui tend à se généraliser dans le monde anglo-saxon, mais qui existe aussi en Suisse et en Allemagne, vise sans doute à faire remonter des taux de participation anémiques. Pourtant, jusqu'à récemment, cette «clause» n'était qu'une façon de rendre service à quelques absents... et encore, des absents qui avaient d'excellentes raisons de l'être, le jour du vote.

Sait-on, par exemple, qu'en Allemagne jusqu'en 2008, il fallait une dispense et une bonne excuse pour obtenir le privilège de pouvoir voter d'avance? Alors qu'aujourd'hui, on a presque l'impression qu'ils nous supplient de courir aux urnes... plusieurs jours avant le vrai jour!

Cela semble marcher, mais avec l'effet pervers de soustraire un nombre croissant d'électeurs à la dynamique palpitante d'une fin de course inattendue. De ces fins de courses qui peuvent, dit-on, «tout changer», et qui font dire aux politiciens: «On travaille jusqu'au dernier jour, car ça se joue au finish, dans le bureau de vote.» Un peu comme si une première partie de l'électorat avait voté dans un espace-temps... et la seconde, dans un autre espace-temps!

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Sans doute n'est-ce là qu'un inévitable signe des temps: la grande communion démocratique du peuple, avec le geste physique et synchronisé du bulletin dans l'urne, est peut-être vouée à la désuétude.

Autre signe qui va dans le même sens: l'émergence du vote électronique par Internet... Même s'il ne s'agit encore, pour l'instant, que de quelques expériences, prudentes et même réversibles, menées au niveau local ou municipal dans des pays comme l'Estonie, la Corée du Sud... ou la Suisse, l'avenir est peut-être là.

Dans la délibération permanente, à la fois délocalisée et «détemporalisée», substantielle ou frivole, qu'on voit déjà à l'oeuvre dans les chats et autres Twitter, la démocratie se sauvera peut-être... ou fera naufrage.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com