L'angoisse au bout du réseau social

L’angoisse de manquer quelque chose, pour Fear of missing out, serait une valeur à la hausse, la faute à Facebook, Twitter, Foursquare, Instagram et consorts, qui permettent d’exposer chaque petit geste de notre quotidien à la face du monde et à celle de nos amis en réseau. En les géolocalisant, de surcroît.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Olivier Morin L’angoisse de manquer quelque chose, pour Fear of missing out, serait une valeur à la hausse, la faute à Facebook, Twitter, Foursquare, Instagram et consorts, qui permettent d’exposer chaque petit geste de notre quotidien à la face du monde et à celle de nos amis en réseau. En les géolocalisant, de surcroît.

L'aveu émis lors d'un souper, entre l'agneau et la coupe glacée aux fraises, avait tout pour déstabiliser: «J'ai fermé mon compte Facebook! Définitivement.» Au bout de la table, une adolescente de 14 ans sourit et répond laconiquement aux questions qui viennent forcément de s'abattre en rafale sur elle. Oui, ses amis y sont toujours. Non, elle ne craint pas d'être montrée du doigt. Et oui, elle se dit qu'il est peut-être temps de renouer avec une socialisation moins technologique, «avec des contacts en personne», mais «en utilisant parfois des textos», admet-elle toutefois.

Une table, des amis, une ado, et la question se met à résonner: l'adoption collective des outils de réseautage en ligne serait-elle en train d'arriver à un tournant pour le bien de l'ensemble de ses adeptes? En perdant une adolescente, les réseaux sociaux exposeraient-ils les signes d'une entrée prochaine dans l'âge adulte? Pourquoi pas?

Après la révolution, l'évolution serait en marche, estime Sherry Turkle, grande prêtresse de la modernité, professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, aux États-Unis, et auteure du récent — et nécessaire — essai, Alone Together: Why We Expect More From Technology and Less From Each Other (Basic Books). «D'une certaine façon, notre rapport à la technologie démontre une très grande immaturité, expliquait-elle récemment dans les pages du New York Times. Mais c'est en train de changer.»

Les signes sont apparents. Il y a quelques jours, le concept de FOMO a été célébré par l'Urban Dictionary, qui en a fait son mot du jour. C'était le 14 avril. FOMO? Oui, pour Fear of missing out (angoisse de manquer quelque chose), un nouveau travers de la modernité façonné par les réseaux sociaux qui, plus que jamais, semblent se dévoiler sous leur véritable jour: celui du «pharmacon», ce remède qui est aussi le poison. Et, bien sûr, comme chez les alcooliques anonymes, nommer le problème et en prendre conscience représente un pas vers la guérison.

L'angoisse de manquer quelque chose serait une valeur à la hausse, la faute à Facebook, Twitter, Foursquare, Instagram et consorts, qui permettent d'exposer chaque petit geste de notre quotidien à la face du monde et à celle de nos amis en réseau. En les géolocalisant, de surcroît.

On est devant la télé et bip!, on découvre que nos amis partagent une bouteille de vin au bistrot d'en bas, photo à l'appui. On est en réunion et bip!, l'ami Émile vient d'enregistrer sa position géographique dans un café d'Honolulu où il est en vacances. Bip!, vous êtes en extase devant des bourgots à l'ail dans un resto chic, vous le dites à vos contacts, y compris ceux qui, ce soir-là, trouvent un peu déprimant le sous-sol de leur bungalow et qui vont expérimenter l'irritation, le malaise, l'anxiété et l'angoisse de la FOMO qui viennent désormais cimenter cette nouvelle existence en format numérique.

C'est que, en facilitant les échanges, en favorisant le direct sur sa vie, en stimulant le partage, seconde par seconde, de l'existence humaine, les réseaux sociaux viennent, sur une base régulière, interpeller les décisions individuelles par l'entremise d'un téléphone intelligent ou d'une tablette qui désormais expose, sur le mode du fil de presse avec photos, vidéos, symboles de géolocalisation, ce qu'on aurait pu faire de mieux que ce que nous faisons dans l'instant.

Le temps passe, les événements se succèdent et on peut facilement, dans ce nouveau contexte socionumérique, composer avec la peur du mauvais choix, qui peut même s'accompagner d'un sentiment de rejet lorsqu'on découvre que personne n'a insisté pour qu'on soit au bord du lac, cette journée-là, où cette bonne frange de son cercle d'amis a l'air de beaucoup s'amuser. Et quand on a 14 ans, c'est peut-être une bonne raison pour se débrancher de ces incessantes sources d'angoisse.

Sherry Turkle est certainement du même avis, elle qui croit que l'humain, après l'excitation de la première fois, du nouveau et de l'abondance, est actuellement en train de lutter contre le sentiment de connexion perpétuelle qu'offrent aujourd'hui les outils de communication et les réseaux sans fil en expansion. Un humain qui chercherait de plus en plus, selon elle, des façons de réduire l'influence de ces machines sur son quotidien, ses samedis, ses dimanches, ses soupers en famille.

La route est bonne pour sortir de cet âge ingrat dans lequel se trouvent encore ces outils: celui de l'adolescence et de l'immaturité. Elle pourrait aussi conduire à un renouveau du face-à-face, du toucher, de l'oisiveté sur un banc de parc, tout comme à l'apparition souhaitable de nouvelles formes de socialisation capables à l'avenir de faire le lien entre les univers numériques et ceux qui ne le sont pas.

Une idée à la sauvette? Pourquoi pas une formule alimentaire du couchsurfing, cette activité de jeunes qui permet d'entrer en contact avec des inconnus partout sur la planète qui offrent le logis, un soir ou deux, sur le canapé de leur salon. La mise en relation de l'hébergé avec l'hébergeur se fait par l'entremise des réseaux sociaux.

Dans une autre formule, le remplacement du canapé par un souper en groupe, un lunch, un apéro avec tapas, ici, là-bas ou ailleurs, au gré des déplacements, gagnerait désormais à être envisagé. On pourrait appeler ça le pique-assiette, le foodsurfing ou encore le devine-qui-vient-dîner. Et, avec ça, on pourrait faire un autre pied de nez à la modernité en renouant avec une certaine humanité dont nous éloigne de plus en plus le web participatif. Paradoxalement.

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