En Aparté - Autofiction de l'écologie

L’écrivain français d’origine russe Iegor Gran vient de publier L’Écologie en bas de chez moi, un pamphlet décapant sous forme romanesque.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Kovarik L’écrivain français d’origine russe Iegor Gran vient de publier L’Écologie en bas de chez moi, un pamphlet décapant sous forme romanesque.
Devant pareille mise en scène de l'écologie, Gran fulmine, grince des dents, éructe. L'affaire ressemble pour lui à une histoire de grand halluciné. Comment comprendre autrement quelqu'un qui affirme comme Arthus-Bertrand, le plus sérieusement du monde, avoir «vu la planète se rétrécir sous mes yeux»?

Gran s'avoue incapable de supporter cette épaisse guimauve écologique au goût du jour. Il y voit un opportunisme total, rien de moins que du marketing à gros sabots destiné à donner un nouveau visage plus présentable au vieux capitalisme.

Iegor Grand prend donc la plume. Il publie d'abord un texte dans un quotidien français où il assimile le projet Home, tant par sa facture que par son mode de diffusion, au travail de la célèbre propagandiste nazie Leni Riefenstahl. «Leni Riefenstahl en avait rêvé, Yann-Dieu l'a fait: demain va déferler sur les écrans un film de propagande aux dimensions inouïes.» Puis, à la suite de ce coup de gueule, il se lance dans l'écriture d'une fiction, livre rageur et délicieux intitulé L'Écologie en bas de chez moi.

Une nouvelle religion

Les bigoteries des chrétiens ont été remplacées par celles des écologistes, écrit-il. Il rigole du tri sélectif des ordures lorsqu'il est réalisé comme un rituel quasi liturgique. Les expressions désormais consacrées — du genre «Faites un bon geste pour l'environnement» — il en rigole aussi.

Pourquoi nous avoir fait jeter des thermomètres au mercure sous prétexte qu'ils étaient dangereux, alors qu'on nous fait désormais acheter des ampoules fluocompactes qui en contiennent? «Avec sa silhouette de tube digestif, sa base bunker en plastique bas de gamme, sa lumière pisseuse flamboyante, comme chargée d'antibiotiques, l'ampoule fluocompacte est l'objet du quotidien le plus antiesthétique que je connaisse, symbolisant tout le mal que l'humanité est capable de s'infliger à elle-même avec de bonnes intentions. Que Dieu vous préserve d'en casser une! Il faut savoir que ces ampoules-là contiennent du mercure», qui nécessite l'évacuation de la pièce et l'aération durant plusieurs heures en cas de bris.

Les poses et proses des prophètes de l'écologie l'exaspèrent. «La novlangue de l'écoresponsabilité est un meuble Ikea rempli de formules toutes faites répétées jusqu'à la nausée.» On pense tout de suite ici aux slogans aussi absurdes que grotesques, du genre «Acheter, c'est voter».

Gran a collectionné de semblables perles de verbiage qui masquent l'inefficacité «des petits gestes pour sauver la planète», dont on nous répète pourtant sans cesse qu'ils peuvent tout changer. Sans du tout être contre les visées finales de l'écologie, il en remet en question les idées reçues. Tenez, ce concept de «développement durable»: ne serait-ce pas là d'abord et avant tout qu'une suite d'images commodes destinées à l'opinion publique, afin qu'elle continue de se soumettre aux appels de la consommation?

Toutes les entreprises développent soudain une conscience écologique locale, ce qui ne les empêche pourtant pas de continuer à délocaliser la pollution vers les pays pauvres. Faut-il ensuite reprocher à ces pays de se développer et d'abandonner leur mode de vie traditionnel? Doit-on reprocher à des pays pauvres de vouloir se développer, sous prétexte que cela nous privera bientôt de belles images, du genre de celles présentées à la télévision par National Geographic?

L'écrivain constate aussi que le calendrier religieux d'autrefois, avec ses fêtes et ses saints, est désormais réinvesti par un nouveau culte de la terre, du ciel et de l'eau. Le film Home était d'ailleurs diffusé dans le cadre de la Journée mondiale de l'environnement. Mais il existe aussi, dans ce nouveau calendrier vert, la Journée mondiale des zones humides (2 février), la Journée mondiale des forêts (21 mars), celle de l'eau (22 mars), des luttes paysannes (17 avril), des paysannes tout court (15 octobre), de la Terre, bien sûr (22 avril), puis du Soleil (3 mai), du commerce équitable (14 mai), de la biodiversité

(22 mai), du tourisme responsable et respectueux (2 juin), des océans (8 juin) — à ne pas confondre avec celle de la mer, en septembre — du vent

(15 juin), de l'opposition à la désertification et à la sécheresse (17 juin), du climat (8 décembre) et bien sûr de la montagne (11 décembre).

On pourrait aussi noter au passage qu'il existe une Journée mondiale des pâtes, une autre du bégaiement et encore une autre vouée aux toilettes. Mais Iegor Gran ne se soucie pas de ces journées-là. Et on ne lui en veut pas.

Contre le culte du geste symbolique

En moins de 200 pages et sous forme romanesque, Gran s'emploie à dénoncer avec un humour ravageur le culte du geste symbolique pour sauver la planète ainsi que le triomphe du consensuel à cet égard.

Toute la logorrhée écologiste, fait remarquer Gran, ressemble moins à une véritable prise de conscience des ratés d'un système à renverser qu'à une simple mutation du capitalisme visant à en assurer la domination dans une forme à peine renouvelée sous des apparences trompeuses.

Ce livre décapant vise à montrer que la culture a perdu devant une psychose d'un nouveau genre qui fait la chasse à la liberté de penser. Car c'est bien de cela que Gran s'inquiète le plus: l'écologie pratiquée comme une religion lui semble correspondre à une grave atteinte à l'intelligence et, partant, à la culture. L'infantilisation de la population au nom de l'écologie constitue même «une mise au placard de la culture et de la civilisation». Est-ce pour cela d'ailleurs que les partis politiques les plus verts et plus progressistes en théorie se révèlent être aussi curieusement muets quant aux questions culturelles?

En si bon chemin, ce provocateur qu'est Iegor Gran va jusqu'à affirmer que, s'il était éditeur, il refuserait d'imprimer sur du papier recyclé. Pour un rapport annuel ou pour du papier de toilette, passe encore. «Mais pour un livre! C'est admettre que le livre est jetable par essence [...], c'est dire qu'il est consubstantiel au pneu, recyclable lui aussi, que sa finalité est de revenir dans le bac à ordures d'où il né.»

Son livre, L'Écologie en bas de chez moi, est construit selon le genre de l'«autofiction», histoires de cul en moins. L'autofiction, plaide Gran, n'est après tout qu'une application en littérature d'un phénomène d'époque: le recyclage.

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