Équilibre compromis

Les 41es élections fédérales ont pris leur envol sur une simple question de gouvernance, mais elles se sont vite transformées en débat sur notre système parlementaire. Le résultat du scrutin pourrait nous mener à des changements d'une magnitude qui normalement n'émane que d'une réforme constitutionnelle.

Pour cela, nous devons remercier Stephen Harper.

Dans sa poursuite d'un gouvernement majoritaire qui lui a échappé jusqu'ici, M. Harper a décidé de jouer le tout pour le tout. S'il échoue, il réussira à légitimer en partie le remplacement de son gouvernement minoritaire par MM. Ignatieff, Layton et peut-être même Duceppe. Cette fois, personne ne pourra dire — comme ce fut le cas en 2008 — qu'il n'était pas au courant des intentions des trois chefs.

Plus important encore, la stratégie électorale de M. Harper pourrait ébranler notre système gouvernemental. Le transfert du pouvoir du premier parti à une combinaison des autres est peut-être légal, mais ce n'est pas comme cela que le système a fonctionné dans le passé lorsque les autres gouvernements minoritaires — y compris les plus brefs — furent défaits.

À Ottawa comme dans les provinces, il est dans la nature des partis d'opposition de s'opposer vigoureusement au gouvernement, mais ils ne leur enlèvent leur confiance que lorsqu'ils sont convaincus que les électeurs sont prêts pour de nouvelles élections, voire les réclament. C'est cet équilibre qui permet aux gouvernements minoritaires de survivre assez longtemps pour adopter certains éléments de leur programme (normalement) choisi par une pluralité des voix. Cet équilibre ne pourrait que disparaître si jamais un deuxième parti avait le droit de remplacer le premier sans que les Canadiens retournent aux urnes.

Si les présentes élections ne représentaient pas sa meilleure chance de décrocher un gouvernement majoritaire, M. Harper aurait pu presser M. Ignatieff de renoncer à l'option de prendre le pouvoir sans élections au lieu d'attaquer le chef libéral sur la question minée d'une coalition. Qui sait alors comment M. Ignatieff aurait réagi?

M. Harper fait valoir que les Canadiens s'attendent à ce que les partis politiques respectent leurs engagements, non pas que leur sort fasse l'objet de négociation en coulisse. Il souligne avec justesse que les électeurs comprennent qu'ils élisent un gouvernement et un premier ministre ainsi qu'un député lorsqu'ils noircissent leur bulletin de vote. Et qu'ils s'attendent à ce que le parti qui remporte le plus de sièges forme le gouvernement.

Bien que les puristes s'offusquent de cette interprétation, M. Ignatieff n'aurait sans doute eu aucun problème politique à accorder son discours à celui de M. Harper. Et cela aurait privé ce dernier de sa meilleure carte électorale.

M. Ignatieff a fait tout le contraire dans le but de sauvegarder la possibilité d'un accord comme celui survenu en Ontario en 1985 entre Bob Rae et David Peterson. Il est à noter cependant que les libéraux de M. Peterson avaient obtenu une pluralité des voix et presque autant de sièges que le conservateur Frank Miller. Il faut aussi ajouter que M. Miller n'avait pas demandé au lieutenant gouverneur de déclencher des élections après avoir été battu sur son discours du Trône.

Le plus grand mystère reste de savoir pourquoi M. Harper a choisi de relancer les dés en quête d'un gouvernement majoritaire. Peut-être croyait-il vraiment que les partis d'opposition sont bel et bien déterminés à prendre le pouvoir s'il revient avec un troisième gouvernement minoritaire. Si cela devait se produire, le legs historique de Stephen Harper serait d'avoir permis aux Canadiens de pleinement mesurer la perspective d'un gouvernement instable, auquel il a lui-même ouvert la porte. Ou peut-être craint-il tout simplement que les trois partis d'opposition le laissent gouverner en faisant tout pour lui rendre la vie misérable.

Étant relativement jeune, M. Harper peut aussi être d'avis qu'il y a des choses beaucoup plus intéressantes — et lucratives — à faire dans la vie que de mener des guerres sans fin contre les partis d'opposition et les journalistes en poste à Ottawa. En effet, si le message ultime de cette élection devait être que les Canadiens ne lui feront jamais assez confiance pour l'élire à la tête d'un gouvernement majoritaire, il ne faudrait pas se surprendre de le voir opter pour une nouvelle carrière.

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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail

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nspector@globeandmail.ca
10 commentaires
  • Socrate - Inscrit 28 avril 2011 06 h 42

    2 temps

    Seules des élections en 2 temps tout comme en France pourraient empêcher le Canada d'aller sombrer dans les magouilles de la 4e République avant De Gaulle. Vous pariez combien que les politiciens n'en feront rien?

  • Gabriel RACLE - Inscrit 28 avril 2011 07 h 04

    Un gouvernement de coalition : pourquoi pas?


    « L'exploitation de la peur… c'est aussi une arme politique car l'un des meilleurs moyens de manipuler le libre-arbitre est de favoriser le développement des peurs physiques et psychologiques.» Voilà ce qu’écrivait Emmanuel Quand dans le n°177 de la revue Acropolis, sous le titre «Les bénéfices de la peur ». Et de toute évidence, il est clair que S. Harper pense tire des bénéfices électoraux en brandissant la peur d’un gouvernement de coalition.

    Car pourquoi, dès le début de sa campagne, a-t-il brandi cette «arme», comme si un gouvernement de coalition constituait une arme de destruction massive pour le Canada et pour la démocratie? Car, en soi, il n’y a aucune raison objective pour être obnubilé par la question d'un gouvernement de coalition. Un tel gouvernement est courant en Europe et comporte la participation au cabinet de ministres du deuxième parti. Et nombre de gouvernements européens, qui sont des gouvernements de coalition, ont une durée de vie des plus normales. Et la formation récente d’un gouvernement de coalition à Londres, donc dans le contexte du système politique britannique, démontre clairement que ce genre de gouvernement n’a rien «d’hérétique».

    Au Canada, des coalitions de ce genre ont déjà existé au niveau provincial. Il y en a eu en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Au niveau fédéral, une véritable coalition n'est survenue qu'il y a près de 100 ans. Il est peut-être temps de remettre cette pratique à l'honneur. Et c’est justement ce que craint S. Harper. Le fait qu’il ait ouvert le feu en premier sur cette question le trahit psychologiquement.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 28 avril 2011 07 h 06

    Un gouvernement de coalition : pourquoi pas? (2)

    Sa peur s’explique. Il a senti passer le vent du boulet avec la coalition Dion-Layton qui aurait pu le remplacer s’il avait été battu en Chambre, comme prévu. Avec la complaisance de la gouverneure générale Jean, il a obtenu la prorogation du Parlement. Madame Jean ne s’est jamais vraiment expliqué sur cette question, puisqu’elle avait deux possibilités en cas de chute du gouvernement, celles de la fameuse lettre signée Harper-Layton-Duceppe en 2004 ou le déclenchement d’élections.

    Cette faiblesse, le chef des Conservateurs la cache et se mure derrière un gouvernement fort qu’il présente quasiment comme l’avenir politique idéal pour le Canada. Or, il n’en est rien, au moins pour deux raisons. Un gouvernement fort, c’est-à-dire majoritaire dans l’idée de S. Harper, est bien souvent un gouvernement minoritaire pour ce qui est de la représentation de l’électorat. Cette question a été abordée dans important rapport: « Un vote qui compte : la réforme électorale au Canada », de la Commission du droit du Canada, remis en 2004 au ministre de la justice Irvin Cotler, et que les gouvernements se sont empressés d’oublier.

    Par ailleurs, le gouvernement fort, que veut S., Harper est une forteresse à l’intérieur des murs de laquelle il se sentirait en sécurité et en puissance, est une illusion. Comme nous l’avons écrit dans notre article «Les murs, signes de puissance ou de faiblesse?» dans L’Express du 27 octobre 2009, «les murs actuels ne sont pas un signe de puissance, mais de faiblesse et d’incapacité de la part d’un pays, ou de deux, à construire des ponts et à réunir des humains qui partagent pourtant tous le même sort sur cette planète qu’est notre Terre». Il suffit de remplacer pays par gouvernement, humains par citoyens et planète Terre par Canada, pour comprendre ce dont il s’agit. Un gouvernement de coalition est beaucoup plus à même de créer ces ponts et cette réunion, puisqu’il rep

  • Gabriel RACLE - Inscrit 28 avril 2011 07 h 06

    Un gouvernement de coalition : pourquoi pas? (3)

    Il semble donc qu'une coalition soit une solution tout à fait valable, positive et prévisible dans l’état actuel des choses. Et elle offre des avantages. La présence de ministres d'un deuxième parti dans un gouvernement assure généralement à celui-ci une stabilité plus grande que celle du simple appui accordé, parfois du bout des lèvres, à un gouvernement minoritaire. Elle assure également une représentation gouvernementale marquée des électeurs qui ont voté pour les deux partis qui forment la coalition et respecte donc le processus démocratique.

    Le 25 février 2011, La Presse publiait un article dont voici le début et dont il faudrait se souvenir, car la situation générale n’a guère changée.
    « Les Québécois voient d'un mauvais œil l'idée que les conservateurs de Stephen Harper puissent former un gouvernement majoritaire un jour. Par contre, une majorité d'entre eux approuve l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de coalition formé par le Parti libéral et le NPD et soutenu par le Bloc québécois.

    Un sondage CROP-La Presse réalisé du 16 au 21 février derniers permet d'évaluer le climat politique qui règne au Québec sur la scène fédérale au moment où les partis de l'opposition menacent de renverser le gouvernement Harper aux Communes en rejetant le prochain budget. Un tel front commun du Parti libéral, du Bloc québécois et du NPD provoquerait des élections générales au printemps. »

    Pour se débarrasser du gouvernement conservateur, une coalition entre ces deux partis. NPD et PLC, sera fort probablement nécessaire. Et les experts constitutionnels ont montré que la prétention de Hare à vouloir former le gouvernement, s’il a plus de sièges qu’un autre parti tout en étant minoritaire, est dénuée de fondement. C’est la Chambre qui détermine la légitimité d’un gouvernement, pas le premier ministre sortant.

  • Fabien Nadeau - Abonné 28 avril 2011 09 h 11

    De l'espoir, quand même...

    Vous dites qu'il ne faudrait pas se surprendre de le voir opter pour une nouvelle carrière. J'ajouterais qu'il faut espérer qu'il va comprendre que le pays n'est pas mûr pour les idées du Reform Party et nous rendre le service de quitter son poste.