Les intérêts du Bloc

En juin 2009, le sondeur Nik Nanos prédisait que la lassitude des Canadiens envers les gouvernements minoritaires pourrait devenir l'enjeu sous-jacent de la prochaine élection. Mais une majorité, pour quoi faire? Aucun sondage ne posait la question, ni ne la pose encore. Elle est pourtant fondamentale, car notre système parlementaire fait en sorte qu'un gouvernement majoritaire a un pouvoir quasi absolu.

Pour les partisans conservateurs, cela ne pose aucun problème et le choix est simple. Il suffit de voter pour Stephen Harper. Pour les électeurs qui se soucient peu des actions du gouvernement et qui veulent seulement qu'on leur fiche la paix, le même choix s'impose facilement. Pour les autres, c'est plus compliqué puisque aucun des autres partis n'est en position d'arracher une majorité. Ces électeurs savent qu'ils veulent défaire les conservateurs. Mais comment?

Au Québec, le casse-tête est unique. Le niveau d'appuis pour Stephen Harper est beaucoup plus bas que partout ailleurs au pays. Mais c'est aussi au Québec qu'on retrouve le seul parti qui ne pourra jamais gouverner, qui ne veut pas être partie prenante d'une coalition et que personne dans le reste du pays ne voudrait voir là. Un parti qui occupe l'essentiel de l'espace politique. Comment faire bouger les choses dans ce contexte?

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Poser la question ne revient pas à mettre en doute la légitimité du Bloc québécois ni sa raison d'être, mais lui rappeler sa vraie mission. Le but du Bloc est la souveraineté et son rôle fondamental est d'en surveiller la réalisation, le jour venu, au Parlement. Ce que le mouvement souverainiste veut éviter depuis le début en gardant des députés à Ottawa est de se retrouver dans ce conflit de légitimité qui a marqué le rapatriement de la Constitution en 1982. Pendant que la quasi-totalité des députés québécois à Ottawa votait en sa faveur, ceux de l'Assemblée nationale se prononçaient contre. Pour ne plus revivre cela, les souverainistes ne laisseront jamais le Bloc céder la place aux autres partis.

En attendant, il se fait le champion des intérêts du Québec. Depuis 1993, il réussit à convaincre les Québécois qu'il est le seul à pouvoir jouer ce rôle. Les circonstances particulières de chaque scrutin et le professionnalisme de la majorité de sa députation et de son chef ont contribué à son succès, qui a toujours dépassé celui de sa cause.

Mais la donne a changé avec l'élection à répétition de gouvernements minoritaires. Cette année, sans controverse pour fouetter les troupes, le chef Gilles Duceppe en est réduit à remâcher un discours sur la défense des intérêts du Québec dont on perçoit mieux les limites.

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Quand il se présente comme le seul capable de défendre les intérêts du Québec, il met indirectement en doute la loyauté des autres députés québécois fédéralistes à l'endroit de leurs commettants. Son argument est que les députés des autres partis doivent faire des compromis et «ils agissent pour leur pays, ils agissent en priorité pour une majorité "canadian"», a-t-il répété dimanche.

Cette façon de présenter les choses est réductrice et caricaturale. Le Québec et le Canada ne forment pas des blocs homogènes et nécessairement opposés. Ils ont beaucoup de valeurs en commun. À preuve, les députés du Bloc ont souvent voté dans le même sens que libéraux ou néodémocrates lorsqu'il était question de lutte contre la pauvreté, de changements climatiques, d'assurance-emploi, de justice et ainsi de suite. Et les intérêts du Québec peuvent être perçus de différentes façons. Celle du Bloc n'est pas nécessairement la seule.

Le message du Bloc occulte le fait que le Canada anglais est beaucoup moins homogène que le Québec. Il fait front commun pour défendre l'unité du pays, mais pour le reste, il est divisé le long de lignes régionales et idéologiques souvent bien marquées. On n'y voit pratiquement jamais l'équivalent de ces décisions unanimes de l'Assemblée nationale.

Bien des Québécois, même souverainistes, voudraient être partie prenante des choix politiques qui se feront après cette campagne et se demandent, bien légitimement, si l'auto-exclusion de certains lieux de pouvoir fédéraux sert bien, à ce moment précis, les intérêts du Québec. D'où le flirt avec le NPD.

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Que Pauline Marois et Jacques Parizeau offrent des renforts n'a rien de surprenant. Il en va de l'avenir de leur cause et, espèrent-ils un jour, de sa réalisation ordonnée. Les raisons stratégiques de l'existence du Bloc demeurent et les souverainistes qui boudaient les urnes par le passé y tiennent. Pour ces raisons, le Bloc ne disparaîtra pas.

Mais malheureusement pour lui, le paradoxe qui a nourri sa force ne peut durer éternellement. Il était inévitable qu'un jour, les nationalistes fédéralistes l'abandonnent pour tenter de résoudre autrement les enjeux qui les préoccupent. Ce processus vient peut-être de commencer.

Ce qui leur facilite les choses est le fait que la fracture idéologique gauche-droite ait pris le pas sur la vieille dichotomie fédéraliste-souverainiste. De plus, au moins deux des partis sont maintenant dirigés par des chefs qui n'ont pas été mêlés aux vieilles guerres constitutionnelles et qui n'ont pas de rapport antagoniste avec le nationalisme québécois. Pour les fédéralistes en particulier, regarder ailleurs devient une option acceptable et le NPD offre un refuge attirant.

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mcornellier@ledevoir.com
20 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 26 avril 2011 05 h 50

    Un gouvernement de coalition : la démocratie en marche

    « Notre système parlementaire fait en sorte qu'un gouvernement majoritaire a un pouvoir quasi absolu » et ne représente qu’une minorité des citoyens la plupart du temps. C’est bien pourquoi un gouvernement de coalition est beaucoup plus démocratique, contrairement au chiffon rouge que S. Harper agite et qui ne traduit rien d’autre que ses propres peurs.

    « L'exploitation de la peur… c'est aussi une arme politique car l'un des meilleurs moyens de manipuler le libre-arbitre est de favoriser le développement des peurs physiques et psychologiques.» Voilà ce qu’écrivait Emmanuel Quand dans le n°177 de la revue Acropolis, sous le titre «Les bénéfices de la peur ». Et de toute évidence, il est clair que S. Harper pense tire des bénéfices électoraux en brandissant la peur d’un gouvernement de coalition.

    Car pourquoi, dès le début de sa campagne, a-t-il brandi cette «arme», comme si un gouvernement de coalition constituait une arme de destruction massive pour le Canada et pour la démocratie? Car, en soi, il n’y a aucune raison objective pour être obnubilé par la question d'un gouvernement de coalition. Un tel gouvernement est courant en Europe et comporte la participation au cabinet de ministres du deuxième parti. Et nombre de gouvernements européens, qui sont des gouvernements de coalition, ont une durée de vie des plus normales. Et la formation récente d’un gouvernement de coalition à Londres, donc dans le contexte du système politique britannique, démontre clairement que ce genre de gouvernement n’a rien «d’hérétique».

    Au Canada, des coalitions de ce genre ont déjà existé au niveau provincial. Il y en a eu en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Au niveau fédéral, une véritable coalition n'est survenue qu'il y a près de 100 ans. Il est peut-être temps de remettre cette pratique à l'honneur. Et c’est justement ce que craint S. Harper.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 26 avril 2011 05 h 51

    Un gouvernement de coalition : la démocratie en marche (2)

    Le fait qu’il ait ouvert le feu en premier sur cette question le trahit psychologiquement. Sa peur s’explique. Il a senti passer le vent du boulet avec la coalition Dion-Layton qui aurait pu le remplacer s’il avait été battu en Chambre, comme prévu. Avec la complaisance de la gouverneure générale Jean, il a obtenu la prorogation du Parlement. Madame Jean ne s’est jamais vraiment expliqué sur cette question, puisqu’elle avait deux possibilités en cas de chute du gouvernement, celles de la fameuse lettre signée Harper-Layton-Duceppe en 2004 ou le déclenchement d’élections.

    Cette faiblesse, le chef des Conservateurs la cache et se mure derrière un gouvernement fort qu’il présente quasiment comme l’avenir politique idéal pour le Canada. Or, il n’en est rien, au moins pour deux raisons. Un gouvernement fort, c’est-à-dire majoritaire dans l’idée de S. Harper, est bien souvent un gouvernement minoritaire pour ce qui est de la représentation de l’électorat. Cette question a été abordée dans important rapport: « Un vote qui compte : la réforme électorale au Canada », de la Commission du droit du Canada, remis en 2004 au ministre de la justice Irvin Cotler, et que les gouvernements se sont empressés d’oublier.

    Par ailleurs, le gouvernement fort, que veut S., Harper est une forteresse à l’intérieur des murs de laquelle il se sentirait en sécurité et en puissance, est une illusion. Comme nous l’avons écrit dans notre article «Les murs, signes de puissance ou de faiblesse?» dans L’Express du 27 octobre 2009, «les murs actuels ne sont pas un signe de puissance, mais de faiblesse et d’incapacité de la part d’un pays, ou de deux, à construire des ponts et à réunir des humains qui partagent pourtant tous le même sort sur cette planète qu’est notre Terre». Il suffit de remplacer pays par gouvernement, humains par citoyens et planète Terre par Canada, pour comprendre ce dont il s’agit. Un gouvernement d

  • Gabriel RACLE - Inscrit 26 avril 2011 05 h 52

    Un gouvernement de coalition : la démocratie en marche (3)

    Le 25 février 2011, La Presse publiait un article dont voici le début et dont il faudrait se souvenir, car la situation générale n’a guère changée.
    « Les Québécois voient d'un mauvais œil l'idée que les conservateurs de Stephen Harper puissent former un gouvernement majoritaire un jour. Par contre, une majorité d'entre eux approuve l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de coalition formé par le Parti libéral et le NPD et soutenu par le Bloc québécois.

    Un sondage CROP-La Presse réalisé du 16 au 21 février derniers permet d'évaluer le climat politique qui règne au Québec sur la scène fédérale au moment où les partis de l'opposition menacent de renverser le gouvernement Harper aux Communes en rejetant le prochain budget. Un tel front commun du Parti libéral, du Bloc québécois et du NPD provoquerait des élections générales au printemps. »

    Pour se débarrasser du gouvernement conservateur, une coalition entre ces deux partis. NPD et PLC, sera fort probablement nécessaire. Et les experts constitutionnels ont montré que la prétention de Hare à vouloir former le gouvernement, s’il a plus de sièges qu’un autre parti tout en étant minoritaire, est dénuée de fondement. C’est la Chambre qui détermine la légitimité d’un gouvernement, pas le premier ministre sortant.

  • Luc Boyer - Inscrit 26 avril 2011 05 h 56

    La compôsition dun Parlement.

    Mais surtout le but est-il de contrer un gouvrnement majaritaire PCC. Ceci dit, je vois très bien la NPD comme opposition officielle. Les libéraux comme deuxième opposition. La coalition? Ce sera rockn-roll. Me semble qu'il faudrait ramener sur le tapis les cinq revendications traditionnelles du Québec et se remémorer comme vous le faite si pertinemment que le Bloc est là pour ne pas que se répète au Québec un Oui à Ottawa et un Non à Québec. Mais le système parlementaire est assez flexible pour que tout cela se fasse en douce. Dès qu'on ne rouvre pas la constitution, le ROC nous aime en grand. Le Canada a un bel avenir devant soi et le Québec reprendra son sommeil séculaire. Allons, good nignt, sleep tight. Et passons quatre heures vendredi prochain devant la tv à nous ébahir devant le mariage du siècle, dit-on.

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 26 avril 2011 06 h 58

    car notre système parlementaire fait en sorte qu'un gouvernement majoritaire a un pouvoir quasi absolu.

    Depuis des lunes et des lunes, on revient constamment sur ce thème du "Sauveur", du "Chef", du "Messie" plutôt que d'identifier les véritables failles de notre système démocratique. A commencer par le financement des partis politiques pour ensuite exposer clairement que nous vivons sous une dictature.
    A cause de la ligne de parti, le Premier ministre, pendant tout son mandat, peut faire ce qu'il veut. Ses ministres et les députés de son parti doivent obligatoirement approuver ses voeux et décisions.
    Pourquoi nos élus, nos représentants à l'Assemblée nationale, ne peuvent-ils pas voter selon leur conscience et selon les opinions de ceux qui les ont élus plutôt que de bêtement suivre une ligne de parti qui, le plus souvent, fait le contraire de ce qu'il avait promis durant la campagne électorale?
    Pourquoi ne pas permettre à nos représentants de voter par scrutin secret à l'Assemblée nationale afin de les débarrasser de cette ligne de parti?
    Il n’est pas facile d’expliquer à un profane les ramifications extrêmement complexes du fonctionnement du parlementarisme d’inspiration britannique…Le Premier Ministre lance quelques opinions et regarde autour de lui, dans l’expectative. C’est le signal envoyé au béni-oui-oui , le ministre concerné, pour qu’il dise oui. Il est suivi, dans l’ordre de préséance, par le béni-oui-oui senior- ou Vice-Premier Ministre, comme on le nomme parfois- et du béni-oui-oui junior-le ministre délégué. Suivent les autres béni-oui-oui qui donnent leur accord en se levant à demi de leur banquette parlementaire. La démocratie en action….
    Voilà pourquoi, en 1982, 74 des nôtres ont voté pour le rapatriement de la constitution. Et voilà pourquoi nos députés à Ottawa n'auront jamais quelque importance.