Essais québécois - Éthique et culture religieuse: la polémique continue

Alors que le programme d'éthique et culture religieuse (ECR) en est à sa troisième année d'implantation dans les écoles du Québec, la polémique qu'il suscite semble avoir perdu en intensité, sans pour autant s'être épuisée. Des parents, qui souhaitent que leurs enfants soient exemptés de ce cours, ont été déboutés en Cour supérieure, mais se rendront en Cour suprême. En juin 2010, la même Cour supérieure a reconnu à l'école secondaire jésuite Loyola le droit de donner ce cours dans un esprit catholique. Le gouvernement du Québec, actuellement, en appelle de ce jugement.

À l'autre extrémité du spectre idéologique, le Mouvement laïque québécois continue de plaider pour le retrait du volet «culture religieuse» de ce cours. Des militants nationalistes, enfin, souhaitent son abolition parce qu'ils y voient un cheval de Troie du multiculturalisme, auquel ils s'opposent au nom de la préservation de l'identité québécoise. Dans les classes, pourtant, l'affaire ne suscite pas de révolte et semble se dérouler assez bien.

Faire le point

Pour faire le point sur ce dossier, les éditions Médiaspaul ont invité six intervenants à proposer leurs points de vue dans La Religion sans confession, un recueil sous-titré Regards sur le cours d'éthique et culture religieuse. Force est de constater, à lire ces textes, que les positions restent tranchées et ne sont pas près de se rejoindre. En accordant autant d'espace aux opposants à ce cours qu'à ses partisans, l'éditeur fait preuve d'un souci d'équilibre qui peut être trompeur. Les opposants, en effet, parlent souvent fort, mais leur représentativité est douteuse.

Suzanne Lavallée, une mère de famille de la région de Drummondville qui se bat pour avoir le droit d'exempter ses enfants de ce cours, défend le point de vue du catholicisme très conservateur. Elle craint, insiste-t-elle, que le cours d'ECR s'oppose aux valeurs catholiques qu'elle veut transmettre à ses enfants — un argument repris par Paul Donovan, directeur de l'école Loyola — et réclame, comme parent, «le droit de décider du cheminement spirituel et philosophique de [ses] enfants».

Ce dernier argument, aussi avancé par le théologien Louis O'Neill, me semble très faible dans le contexte de ce débat. Personne, en effet, ne nie aux parents le droit d'inculquer les valeurs de leur choix à leurs enfants. Or l'école, elle, n'a pas à se soumettre à ces valeurs. L'école n'est pas au service des parents. Elle assume plutôt une fonction sociale démocratiquement définie. Dans certains cas, elle a même le devoir d'offrir aux enfants d'autres valeurs que celles de leurs parents (il y a, en effet, des parents racistes, sexistes, qui méprisent la culture, etc.) pour leur permettre de s'épanouir en tant que citoyens et êtres humains. À la maison, les parents ont bien sûr le droit d'inculquer leurs valeurs à leurs enfants, mais l'école ne leur appartient pas plus qu'aux autres citoyens.

Le contenu du cours d'ECR, comme celui des cours de français ou de biologie, n'a donc pas à être soumis aux caprices des parents ou des enfants. Suzanne Lavallée raconte, dans son texte, qu'elle a laissé le choix à ses enfants de suivre ou non ce cours. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire? Leur demande-t-elle aussi si ça leur tente de suivre le cours de sciences? Pourtant, ils risquent d'y apprendre que le monde ne s'est pas fait en six jours!

Il faut souhaiter, dans ce dossier, que le gouvernement du Québec, qui refuse d'accorder des exemptions pour ce cours, gagne sa cause. Sinon, l'école sera soumise à toutes sortes de pressions parentales au sujet de n'importe quel cours. Si le sport ne fait pas partie de mes valeurs, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'exempter mes enfants des cours d'éducation physique? On voit où cette attitude peut mener.

Comprendre un phénomène religieux

Dans une société de droit comme la nôtre, le maintien du privilège chrétien en matière d'enseignement confessionnel n'était plus soutenable. Trois options s'offraient alors à nous: permettre un enseignement confessionnel de toutes les religions — «voilà pourtant une option typique du multiculturalisme tant décrié au Québec», remarque Élisabeth Garant, directrice du Centre Justice et Foi —, abolir l'enseignement religieux ou, ce sera la formule retenue, offrir un enseignement culturel des religions.

«À notre époque, écrit Garant, vouloir ignorer totalement les phénomènes religieux et leur influence n'a aucun sens. La réflexion faite au Québec, en choisissant de maintenir dans nos écoles le cours d'ECR, est de considérer qu'il est nécessaire de connaître le fait religieux et les principales traditions qui l'expriment, mais qu'il est essentiel de le faire sous le mode de l'apprentissage culturel sans chercher à influencer les choix de croyance ou d'incroyance des individus.» Certains auraient souhaité que cette prise en compte du fait religieux passe par le cours d'histoire. Le théologien Alain Gignac pense plutôt, avec raison, que «le phénomène religieux et les discussions éthiques ont leur spécificité» et méritent une place autonome. Les insérer dans le cours d'histoire, déjà chargé, risquerait de noyer le poisson.

Ceux que ce cours inquiète encore, enfin, doivent impérativement lire le texte de Sylvain Fournier, qui ouvre le recueil. Président de l'Association québécoise en éthique et culture religieuse et enseignant de ce cours au secondaire, Fournier en offre une présentation claire et convaincante. Il explique qu'il s'agit d'un cours d'une heure par semaine, que l'éthique et la culture religieuse y sont séparées, que l'accusation de relativisme en matière d'éthique ne tient pas devant les finalités du programme que sont «la reconnaissance de l'autre et la poursuite du bien commun», que «le cours sous-entend la présence d'une culture fondatrice avant de parler de diversité» et que les soupçons de «religion d'État» ne tiennent pas puisque le cours «ne repose pas sur la foi». Il ne s'agit pas, insiste Fournier, d'accepter, d'adopter, de critiquer ou de choisir, mais de «comprendre» le phénomène religieux.

«Quoi, Pâques, ça a rapport avec Jésus?», lui lançait récemment un élève de 4e secondaire. «Comprenez-vous pourquoi ce cours est important?», conclut Fournier. Moi, oui.

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louisco@sympatico.ca
28 commentaires
  • Claude Gilbert - Inscrit 23 avril 2011 12 h 02

    La facilité des arguments de paresse ne peut être convaincante que pour les paresseux. Leur répétition ne les rend pas plus concluants.

    Ainsi donc, une "société de droit" comme le Québec ne saurait plus tolérer les "privilèges" reconnus au christianisme dans son système scolaire? Soyons clairs: on peut argumenter pour ou contre la confessionnalité scolaire ou la place de l'enseignement de la religion à l'école, mais prétendre mettre fin au débat au nom de la primauté des droits reconnus dans les chartes, cela relève du sophisme ou de l'ignorance; choisissez. En effet, qu'est-ce que vous faites de l'Ontario? Je l'ai déjà dit plusieurs fois et personne ne m'a jamais répondu sur ce point (même pas Jean-Pierre Proulx!)... L'Ontario est plus populeux, plus riche, plus urbanisé, plus diversifié au plan ethnique et au plan religieux; en plus, contrairement au Québec, l'Ontario a adhéré dès 1982 à la nouvelle Constitution canadienne et à la charte des droits qui y est enchâssée... Pourtant, il y a encore et toujours un réseau scolaire public neutre et un réseau scolaire public catholique en Ontario. Est-ce à dire que nos voisins canadiens ne connaissent pas les droits de la personne? Je sais bien qu'on a tendance au Québec à se penser meilleur que tout le monde, mais une telle prétention dans ce cas-ci témoignerait que les partisans de l'ouverture à la planète ne savent pas de quoi ils parlent en étant même incapables de raisonner sur ce qui se passe à côté de chez eux.

    Sur le fond de la question, je suis bien d'accord que la confessionnalité scolaire serait anachronique dans la société québécoise d'aujourd'hui, mais je ne vois pas du tout pourquoi cela devrait signifier que les parents ont moins leur mot à dire qu'auparavant. Que vous le vouliez ou non, l'intransigeance gouvernementale heurte le bon sens, même de gens qui n'ont rien contre le cours ECR. Et l'argument consistant à dire que les parents ne peuvent avoir le dernier mot sur les cours que suivent leurs enfants, sinon cela pourrait s'étendre à des cours comme les sciences ou l'éducation physiqu

  • Claude Gilbert - Inscrit 23 avril 2011 12 h 04

    Suite.

    De toute façon, le rapport Proulx lui-même, quand il préconisait l'instauration du cours ECR, s'appuyait sur une longue analyse juridique de Me Jose Woehrling qui mentionne à maintes reprises que ce cours serait d'autant plus facile à défendre contre d'éventuelles contestations, notamment au point de vue du droit international, s'il permettait l'objection pour motif de conscience, c'est-à-dire l'exemption. C'est pour ça que la Loi sur l'instruction publique prévoit en toutes lettres (sur papier) que ce droit existe, même si le gouvernement a déclaré qu'il ne permettrait pas son exercice. Donc, quand vous soutenez le gouvernement qui refuse que les parents puissent se prévaloir concrètement d'un mécanisme d'exemption dont il a lui-même prévu l'existence, vous faites encore preuve d'une paresse intellectuelle assez surprenante pour un essayiste réfléchi. Vous ne trouvez pas gênante cette incohérence? Vous n'étiez pas au courant?

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 23 avril 2011 15 h 35

    Faut-il encourager cela?

    Savez-vous combien d'heures d'enseignement seront dispensées (gaspillées?) aux élèves du primaire et du secondaire pour le cours d'éthique et culture religieuse?

    Imaginez, on va raconter des sornettes pendant ONZE (11) ANS aux enfants, en rapport avec les idiosyncrasies de quelques-unes des 40 000 religions qui sévissent sur la terre!

    On ne devrait pas parler de religion(s) aux enfants âgés de moins de 14 ans. On n'a pas le droit de laver le cerveau des enfants qui n'ont pas encore développé suffisamment leur pensée propre, leur jugement ni leur sens critique.

    L'école primaire et secondaire doit se concentrer sur autre choses que des croyances (farfelues dans la plupart des cas). Par exemple, l’école doit enseigner: la langue, les mathématiques, les sciences, l'histoire, l'éthique (c’est différent de la religion), le savoir-vivre, les habiletés artistiques, manuelles, sportives.

    L'étude de la sociologie des religions et des différents courants philosophiques pourra venir plus tard au niveau collégial ou universitaire, pour ceux qui en ressentent le besoin comme adultes. On pourrait aussi en profiter alors pour aborder d'autres croyances comme l'astrologie, la chiromancie, l'ésotérisme, et autres béquilles utilisées par ceux qui ont peine à assumer leur condition humaine en et par eux-mêmes.

    Il est incroyable de constater que l’on accorde une telle valeur aux croyances le plus souvent farfelues des quelques 40 000 religions. L’humanité n’est pas sortie du bois.

    Le programme d'Éthique et culture religieuse (ECR), autre avatar du multiculturalisme à la Trudeau, vise à confirmer les différences de ce qu’on appelle les communautés culturelles. Il faut éliminer ce programme et le remplacer par un vrai cours d’éthique.

  • Diane Gélinas - Abonnée 23 avril 2011 16 h 33

    ECR = Erreur d'orientation : Vivement un cours «Éthique et Vie en société»

    Vous vous permettez un jugement de valeur lorsque vous écrivez : «Le théologien Alain Gignac pense plutôt, AVEC RAISON...». J'aurais préféré plus de neutralité dans votre appréciation de cet essai.

    Des experts en psycho-éducation et en évaluation, Bloom et al., ont déterminé que l'apprentissage se faisait à trois niveaux : le cognitif (objectif),
    l'affectif (subjectif) et le psycho-moteur : (l'apprentissage d'un métier, d'un instrument de musique, etc. i.e. répétition de gestes spécifiques)

    L'argumentation des tenants de ce programme ne tient compte que de l'aspect cognitif. Ils prétendent que les religions seront traitées comme un objet de connaissance pour inciter à la tolérance envers les autres religions.

    Par compte, l'apprentissage affectif est plus subtil : la plupart des jeunes entretiennent l'idée de plaire à leur prof. Regardons 3 cas particuliers :

    LA PROF PORTE LE VOILE: Elle aura beau se préparer de façon objective, les élèves percevront immédiatement quelle religion elle embrasse et pour lui plaire, ils seront attirés par les valeurs de l'Islam.

    LE PROF EST CATHOLIQUE : Il insistera - possiblement à son insu - sur les valeurs de l'Église qui lui ont été enseignées toute sa vie. Les enfants d'autres religions se sentiront inadéquats.

    LE PROF EST JUIF : Il a dans sa classe un enfant palestinien. Comment réagi-ront-ils face aux antagonismes de ces deux cultures? Comment pourra-t-il être objectif pour évaluer un travail du jeune contraire à ses propres croyances?

    De plus, la tolérance ne se limite pas aux croyances religieuses. Selon la Charte du Québec, on identifie l'intolérance à propos de «la race, la couleur, le sexe, la grossesse, l'orientation sexuelle, l'état civil, l'âge (...), la religion, les convictions politiques, la langue, l'origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l'utilisation d'un moyen pour pallier ce handicap».

    En limitant le cours ECR à la religi

  • Charles F. Labrecque - Abonné 23 avril 2011 16 h 39

    Sage

    Monsieur Louis, votre essai est un baume que notre journal devrait s'appliqué à publier plus souvent. Plutôt que de critiquer l'action des gens dont les croyances ne sont pas les mêmes que ceux de la majorité, votre dissertation leur apporte un éclairage intelligent, qui permet de mieux comprendre les raisons évoquées par le gouvernement. Il faut accepter, qu'il existe dans notre société plurielle plusieurs courants de pensés dans la quelle des gens de différentes croyances militent en toute bonne foi, voulant transmettre leurs croyances et leurs valeurs a d'autres comme l'église cath. le fait avec sa propagande. Toute en respectant ces gens rien nous oblige à adhérer à leurs croyances surtout après s'être libérés de ce carcan.