Rigidité dangereuse

Étrange pays où les politiciens qui disent la vérité se font accuser de tomber dans le piège de leur adversaire, de commettre une erreur tactique et de se tromper en ne pratiquant pas l'esquive et la langue de bois. Tandis que ceux qui la déforment pour mieux imposer leur optique s'en tirent avec très peu d'égratignures.

Cette campagne en offre de nombreux exemples, mais aucun aussi éloquent que celui offert cette semaine par cette reprise du débat autour d'une possible coalition. Tout a redémarré avec l'entrevue accordée par le chef libéral Michael Ignatieff au chef d'antenne de la CBC, Peter Mansbridge, mardi dernier. À ce dernier qui lui demandait ce qui se produirait si un gouvernement conservateur minoritaire n'arrivait pas à obtenir la confiance de la Chambre au lendemain du scrutin du 2 mai, M. Ignatieff a rappelé le b.a.-ba du parlementarisme de type britannique. Il reviendrait au gouverneur général de décider de se tourner ou non vers un autre parti pour tenter de former un gouvernement. Et si tel était le cas et qu'on l'approchait, il accepterait et tenterait d'obtenir la confiance des autres partis, avec qui, a-t-il dit, il serait prêt à coopérer. Mais il ne serait pas question d'une coalition.

La nouvelle commençait à peine à circuler que Stephen Harper s'appropriait les paroles du chef libéral pour s'en servir comme preuve de ce que les autres partis se préparent à faire à la première occasion: le défaire et former une coalition. La réaction d'un grand nombre de commentateurs et d'experts a été de donner raison à Michael Ignatieff sur le fond, mais pour mieux souligner une prétendue faiblesse tactique de sa part devant l'habileté du chef conservateur.

Un chef parle franc et on le critique pour avoir alimenté les mensonges de son adversaire. Le contraire aurait dû prévaloir. L'obsession pour la stratégie et la tactique est en train de nous faire perdre de vue l'intégrité du débat public.

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Si M. Ignatieff s'était esquivé, on l'aurait cloué au pilori, accusé avec encore plus de hargne d'avoir un plan secret pour renverser un éventuel gouvernement conservateur minoritaire. Il répète qu'il n'en est pas question, on l'accuse de mentir.

Pendant ce temps, Stephen Harper imagine des complots de coalition, fait des procès d'intention à ses adversaires, mais refuse obstinément de dire comment, lui, il s'y prendrait pour faire fonctionner un Parlement minoritaire. Et ça passe! Le fardeau de la preuve lui revient pourtant, lui qui a été défait à cause de son manque de respect envers le Parlement et qui traîne un lourd bilan d'abus des règles et des institutions.

Il ferme la porte à tout compromis et on s'en offusque à peine. Il l'a dit. Même s'il n'arrive pas à obtenir un mandat majoritaire, son gouvernement présentera à nouveau le budget rejeté juste avant le déclenchement des élections. (Faut-il donc comprendre que, sans majorité, il n'y a plus de compensation pour le Québec pour l'harmonisation de la taxe de vente? Les 2,2 milliards promis ne figurent pas dans ce budget.)

Il martèle qu'il serait vain de tenter de chercher à s'entendre avec l'opposition, les autres partis ayant déjà décidé de le défaire pour former cette «dangereuse coalition», fruit de sa propre imagination. Mais comment peut-il prétendre que l'opposition rejette la collaboration quand c'est lui qui lui tourne le dos? Ce qu'il dit, finalement, est que, même avec un mandat minoritaire, il devrait avoir le pouvoir d'imposer ses vues à la majorité des parlementaires et à la majorité de la population qu'ils représentent. Comme message antidémocratique et antiparlementaire, il est difficile de faire mieux.

M. Harper refuse même de dire s'il trouve légitimes les règles constitutionnelles, évoquées par M. Ignatieff, qui permettent au gouverneur général de se tourner vers un autre parti pour former le gouvernement. Aux journalistes qui l'ont interrogé sur le sujet, il a répondu qu'il s'agissait de «débats constitutionnels théoriques». Il faut le faire! Le premier ministre d'un pays refuse de reconnaître la légitimité des règles auxquelles il est censé se soumettre. Il les réduit au rang de simples arguties.

On ne devrait pourtant pas s'en étonner puisqu'il se plaît, depuis 2008, à exploiter l'ignorance des citoyens pour mieux imposer une compréhension erronée de notre système. Un premier ministre devrait, au contraire, défendre notre démocratie parlementaire et ses règles et communiquer le respect qui leur est dû. Mais pour cela, il faut soi-même les respecter.

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La capacité de faire des compromis et de tendre la main n'est pas une faiblesse, mais la preuve d'un leadership mature et assumé. Tout comme l'est la capacité d'assumer la responsabilité pour ses propres actions.

Si M. Harper a un mandat minoritaire et persiste à présenter un budget qu'il sait ne pas avoir l'appui de la majorité de la Chambre, il n'aura que lui-même à blâmer. Cet échec ne sera pas celui des autres partis, mais le sien. L'impasse qu'il prépare déjà et ses suites seront le fruit de sa propre intransigeance, celle qu'il affiche sans complexe et qui n'a rien de rassurant. S'il est prêt, en contexte minoritaire, à se montrer aussi têtu qu'un enfant qui boude quand on lui refuse un jouet, qu'est-ce que ce sera s'il est majoritaire?
20 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 22 avril 2011 01 h 54

    Une démocratie davantage fragilisée

    Votre analyse me paraît fort juste. Stephen Harper a beaucoup nui à la démocratie canadienne, il l'a détournée. C'est un bien triste legs. Il est à espérer qu'une majorité de Canadiens s'en rendront finalement compte et n'accorderont pas à son parti un mandat majoritaire. La démocratie reste toujours quelque chose de fragile et il est bien dommage que le premier ministre la fragilise davantage. Tout politique qui comprend son rôle et l'importance des institutions devrait savoir ces choses bien élémentaires, mais si importantes.


    Michel Lebel
    Sète, le 22 avril 2011

  • François Tanguay - Abonné 22 avril 2011 03 h 19

    Four more years?

    En effet, nous avons en Harper un bel exemple de ce que peut être le mépris. Il se moque totalement des institutions, prorogation etc. Rien à son épreuve. Soudas qui fait dans la corruption et vogue la galère! Cet homme n'a tout simplement pas l'envergure pour gouverner, surtout pas un pays! N'importe quoi sauf quatre autres années de cette honteuse mascarade! dehors les chiens pas de médaille, aurait dit ma mère

  • lephilosophe - Inscrit 22 avril 2011 04 h 52

    Un problème lié à la concentration de la presse au Canada

    Les problèmes très graves que vous soulevez sont effectivement très dramatiques. Mais la presse canadian mange dans la main de Harper, sauf peut-être le Globe and Mail qui a quand même une profondeur éthique. Du National Post aux journaux Quebecor-Sun Media, le populisme conservateur leur tient lieu de credo. Les règles parlementaires, quosse ça donne? pour paraphraser Yvon Deschamps sur les syndicats... Pour ces tenors, l'élection seule est la démocratie. L'État de droit, ils s'en fichent et s'ils ont la majorité, le droit sera celui de l'État partisan, point à la ligne. Une sorte de démocratie à la russe.

    Bernard Gadoua

  • Roy,Louis-Augustin - Inscrit 22 avril 2011 06 h 05

    Échos

    Je suis particulièrement heureux de voir un tel article sur la campagne : une réflexion sérieuse sur les rôles politiques qui permet au lecteur d'aller plus loin, de dépasser les mots contenus dans la chronique pour repenser un peu aux préjugés politiques que l'on se fait enfoncer dans la gorge à longueur de campagne par quelques médias ou partis politiques. Plus souvent qu'autrement, ce que je vois à la télévision et dans les journaux ressemble à un salmigondis de chiffres, de citations et d'impressions éphémères sur une foule de détails concernant chefs, organisations et prétendus « réactions de l'électorat », quand ce n'est pas de « l'électeur » vox-popé parce qu'il n'y a plus rien à dire. C'est abrutissant à la fin. La véritable essence politique des candidats se dégage, plan par plan, dans des observations telles que les vôtre, Mme Cornellier. Malheureusement je n'en croise pas souvent. Il faut dire que je passe de plus en plus rapidement les pages « Élections 2011 » des journaux qui passent sous ma main... Peut-être ai-je abandonné trop facilement...

    En parallèle à la campagne canadienne '11, je lis Fear and Loathing in the Campaign Trail '72, celle qui a vu la réélection de Nixon. L'écriture de l'auteur, Hunter S. Thompson, est très loin du journalisme que l'on trouve sous votre plume (en fait, de n'importe quelle plume à n'importe quelle époque, apparemment), mais il s'est offert la même réflexion que vous vous faites au premier paragraphe sur les reproches faits aux politiciens qui disent à un moment ou un autre la stricte vérité : George McGovern avait cette tendance, de temps en temps, à y aller carrément avec la « plain truth », et ses bonzes des relations publiques avaient de petites sueurs qui perlaient derrière les rideaux de velours des auditoriums... parfois.

    Tandis que pendant le temps des primaires, Nixon gardait les journalistes à distance par son staff, sauf lors de rares entrevues en mi

  • Gabriel RACLE - Inscrit 22 avril 2011 06 h 40

    Deux points essentiels

    On oublie, semble-t-il, un point pourtant essentiel et qu’il faudrait souligner haut et fort. S’il y a présentement des élections, c’est parce que le gouvernement conservateur, et S. Harper à sa tête, est coupable d’outrage envers le Parlement. C’est un délit extrêmement grave parce que c’est un délit anti-démocratique. Le Parlement légitimement élu, comme c’est le cas, représente la population canadienne et l’outrage envers le Pareillement est un outrage envers toute la population représentée par ses députés. Autrement dit, Harper et ses sbires se sont moqués de la population canadienne dans son ensemble en commettant cet outrage. Il devrait y avoir dans les règlements de la Chambre une clause spécifiant que le chef de parti coupable d’un tel outrage est frappé d’inégibilité pour une période de 5 ans.
    Et ce que mentionne Manon Cornellier dans son article confirme cette tendance anti-démocratique de S. Harper, qui n’en fait qu’à sa tête et ne tient qu’à ses idées, même si elles vont contre le bon sens le plus élémentaire. Il cherche en particulier à faire peur avec le « spectre » d’un gouvernement de coalition, pourtant fort légitime et plus démocratique encore qu’un gouvernement majoritaire. Ce faisant il embarrasse M. Ignatieff qui a bien du mal à se sortir de ce qui n’est pas un piège, mais une attitude démocratique. Il est curieux qu’Ignatieff ne joue pas sur la véritable démocratie, à la fois pour condamner Harper et son outrage au tribunal, et pour faire voir qu’un gouvernement de coalition est démocratique, comme celui de Londres actuellement.