Écolo comme un melon d'eau

Photo: Agence France-Presse (photo) Paul J. Richards

Verts à l'extérieur et rouges à l'intérieur, comme des communistes, voilà comment on décrivait les écolos il n'y a pas si longtemps. Et comme la culture du melon d'eau n'est jamais bien loin de l'agriculture, la littérature sur le sujet emprunte toutes sortes d'avenues, tantôt humoristiques, tantôt casse-cou. Ainsi, je dévore deux livres en même temps (format papier, mais j'achèterai des compensations carbone, promis); l'un béni par Yann Arthus Bertrand, l'autre qui fustige le Dieu-Yann (Home, le film) et ses disciples. On aura compris qu'on a affaire à un écolo-climato-sceptique dans le second cas.

Pour des raisons totalement différentes et idéologiquement opposées, j'ai autant aimé Les tribulations d'un consommateur ordinaire qui se prenait pour un écolo exemplaire, du journaliste anglais Fred Pearce, que L'écologie en bas de chez moi, du Parisien d'origine russe Iegor Gran, salué pour une brillante carrière littéraire en humour noir.

Il faut dire que je suis un peu pute. Je ne résiste pas à des phrases comme: «L'électricité n'est pas un achat glamour. L'essence encore moins. La valeur esthétique de ces biens est nulle. On ne retire aucun plaisir à en posséder plus que son voisin. Personne n'en offre à sa fiancée. On n'en achète pas sur un coup de coeur. S'il fallait faire un classement des achats-répulsions, je pense que l'électricité et l'essence arriveraient en tête, avec les obsèques, le shampooing anti-poux et Windows.»

En gros, Iegor en a ras-le-bol (et un ras-la-calvitie très parisien; à la fois plus articulé et plus épidermique) du raz-de-marée de la pensée qui a noyé l'esprit critique de ses concitoyens, voisins, amis (il en perd, c'est forcé!). Il ne rejette pas l'idée voulant que nous courions à notre perte (quoiqu'il remette en doute les prévisions climatologiques...), mais la méthode, oui, complètement.

Pour qui en a marre de se faire servir des leçons par de faux curés du retour à la terre-mère, Iegor permet de ventiler le compost de notre culpabilité.

En revanche, il ne propose rien, sauf un sourire narquois devant la bêtise bêlante des écolos, le greenwashing, leurs contradictions (tourisme vert, ouais... vaut mieux rester chez soi), leur prosélytisme navrant, leur paternalisme lassant; «leur» excluant la personne qui parle, on l'aura deviné.

De l'écolo-sceptique à l'écolo-guimauve

Disciple de Michael Crichton et de Claude Allègre (écolo-sceptiques renommés), Iegor est un poseur d'une mauvaise foi consternante mais bien assumée, qui dénonce l'écolo-hystérie judéo-chrétienne: «Ils ont troqué leur liberté contre une posture morale — tant mieux pour eux, les ornières rendent la vie plus facile.»

En attendant de composter son livre (j'ai commandé des vers de terre sur Internet), on s'amuse ferme, le propos n'est pas con et il est bien documenté: les notes de bas de page, un récit parallèle en soi, en font foi. Page 73, on trouve cinq notes de bas de page qui laissent deux lignes au récit. Par contre, vous saurez tout sur la façon de procéder en cas de bris d'ampoule fluocompacte, selon l'Institut national de santé publique du Québec. «À côté d'une ampoule fluocompacte qui se brise, l'accident de Three Mile Island est une promenade», souligne Iegor, à juste titre.

Il fallait entendre, tout récemment, le délicieux animateur Emmanuel Kherad, à l'émission La librairie francophone, se dissocier publiquement des propos de cet invité dissident afin de s'éviter une avalanche de courriels de protestation des auditeurs.

Kherad n'aurait pas eu les mêmes réticences face aux tribulations de Fred Pearce, qui a visité une vingtaine de pays (en 180 000 kilomètres et en omettant de dire qu'il était journaliste, parfois) pour trouver la tombe ou l'origine de ses déchets. Que ce soit ses jeans préusés ou son café équitable, l'or de son alliance, le coltan de son téléphone portable ou les crevettes de son cari indien du samedi, l'essayiste nous fait faire un tour du monde du commerce tel qu'il est devenu, un marché mondial où circulent les biens, l'argent, les humains et leurs enfants, où la loi du plus fort règne et la mafia aussi. Tout ça pour assurer notre petit confort.

«Un scientifique que j'ai rencontré récemment a calculé qu'un ménage moyen en Europe ou aux États-Unis dispose de tant d'appareils électroménagers, d'aliments et de vêtements, qu'obtenir un train de vie équivalent dans la Rome antique aurait nécessité 6000 esclaves — cuisiniers, femmes de chambre, ménestrels, préposés à la glace, bûcherons, jeunes femmes armées d'éventails et j'en passe», écrit l'auteur. Je n'ose imaginer les nuées de pigeons voyageurs pour chaque courriel envoyé et le nombre de crieurs publics pour chaque tweet...

L'essentiel est invisible pour les yeux

En fait, la quête de Fred Pearce relève d'un journalisme de terrain et d'enquête comme il s'en fait peu: retrouver la source des produits qui se rendent jusqu'à nous. Remonter au champ de coton de ces chaussettes et gaminets Marks & Spencer de coton équitable fabriqués en Inde; suivre un téléphone portable démodé et voir de quelle façon on le récupère (fabriqué en Chine, recyclé en Afrique après avoir déclenché quelques conflits armés sur son passage); retrouver nos t-shirts usés en Tanzanie (80 % des habitants s'habillent avec nos vieux vêtements), le café équitable qui nous donne bonne conscience mais n'est toujours pas équitable. Remonter la chaîne exige temps, risques et argent. «Nous négocions notre éthique à bon marché», écrit Pearce, qui s'adresse à des Occidentaux nantis et surconsommateurs malgré eux (hum!).

Y a des jours où j'aimerais faire comme Iegor Gran et me ficher complètement de mon empreinte écologique, boire mon Nespresso tranquille et me retrancher derrière ma liberté individuelle et un cérébralisme très confortable pour me demander de quel droit on exigerait des pays en voie de développement de ne pas participer eux aussi à la grande liesse capitaliste, tout en laissant crever de faim plus d'un milliard d'êtres humains. Que les Chinois cultivent leurs pois mange-tout au Kenya, c'est leur affaire après tout. Et si le riz ne pousse plus chez eux, qu'ils mangent de la brioche...

Y a d'autres jours où je me mortifie à la simple idée d'acheter, encore acheter, de jeter, encore jeter. Je suppute et je scrupule, je fais du sang de punaise. Paraît qu'on est en pleine épidémie.

Mais les jours où je me sens vraiment en forme, je rêve d'inviter à souper Iegor Gran et Fred Pearce à ma table, juste pour les entendre discuter végétarisme et autres communismes.

À défaut de, je les lis en même temps: deux monologues de sourds des plus passionnants.

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Et les zestes



Noté: que l'excellent documentaire écomilitant Chercher le courant sera présenté ce soir à 18h30 à Radio-Canada, à l'occasion du Jour de la Terre. Je vous en ai parlé en janvier, un diffuseur s'est enfin déniaisé. Pour en apprendre davantage sur les sources d'énergie alternatives et comprendre les dessous du dossier Romaine. En espérant que les lignes d'Hydro-Québec tiendront le coup ce soir...

Salivé: devant Pas besoin d'être végé pour aimer ce livre. Recettes de 35 grands chefs du Québec, une initiative de Sandrine Balthazard et Julien Martel. Bon, le titre est à pleurer, antimarketing tant que tu veux, comme si c'était une maladie terminale d'être végé. Cela étant dit, c'est le livre de gastronomie végétarienne que j'attendais, un signe que nos chefs semblent émerger d'un long sommeil et sont capables de penser végé sans déguiser du tofu en lapin.

Je me suis liquéfiée devant l'étagé de pois chiches au cari, houmous aux pommes et épinards, ou les frites de panisse et compote de tomates au romarin et olives noires. J'ai fait mienne la soupe aux lentilles, cari et abricots. Ne reste plus qu'à retrouver ces plats alléchants au menu des grands restaurants et bistrots encore trop frileux et très portés sur les protéines animales (l'élevage étant l'une des industries les plus polluantes) ou les poissons pêchés à la ligne en Bretagne et importés ici par avion...

Reçu: le livre L'envers de l'assiette de Laure Waridel (écosociété), une édition mise à jour et préfacée par Josée di Stasio. La couverture est laide, le papier recyclé tire sur le gris et les photos sont inutiles. Par contre, si vous vous intéressez à l'agriculture, à ce qui se retrouve dans votre assiette, au bio (pourquoi payer plus cher?), Laure a les réponses et soulève d'excellentes questions sur le fil à retordre qu'on donne aux petits éleveurs qui n'ont d'autre choix que de fermer boutique ou de grossir.

Cette écosociologue qui a beaucoup milité pour les produits équitables et l'achat local est également mère de deux enfants et nous montre que nos choix conditionnent le marché. Acheter, c'est voter. Quand on sait que de 40 % à 50 % de la nourriture est gaspillée avant de se rendre dans notre assiette, ces choix deviennent certainement cruciaux.

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Mon cher dear Stephen

Lors de votre prochain G8 ou G20, au lieu de dépenser 1,9 million en lac artificiel pour amuser les journalistes étrangers, pourquoi ne pas distribuer des exemplaires de 365 idées vertes pour vivre au naturel (La Martinière, 54,95 $)? Ce serait excellent pour votre image. C'est le genre «livre-calendrier-cadeau» avec une recette par jour qui donne bonne conscience.

On y apprend comment fabriquer des insecticides maison (des marrons pour éloigner les mites!) et cuisiner des masques hydratants avec des carottes.

On nous informe aussi que nous sommes passés de 150 à 200 objets par habitant en Occident — il y a un siècle — à 2000 ou 3000 aujourd'hui. Le livre nous en met plein la vue avec 365 photos qui n'ont aucun rapport avec les recettes mais sont censées nous faire renouer avec la frugalité et la beauté brute de la nature et de ses habitants les moins fortunés. Je vous l'enverrais volontiers, je n'en ai pas besoin.


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cherejoblo@ledevoir.com

twitter.com/cherejoblo
 
3 commentaires
  • Michelle Bergeron - Inscrit 22 avril 2011 03 h 31

    La nature m'a jouer des tours

    Bonne farine de sarazin Bio directement du fermier. Quelques mois après des mythes avaient élus domicile dans ma dépense pour se reproduire. Il ne fut pas facile de savoir d'òu venait ces créatures volantes dans ma cuisine, ce n'est qu'àprès plusieurs semaines qu'on à trouver. Disons que depuis j'ai pas renouveller le temps d'oublier.

  • Marie-Claude Bélanger - Inscrite 22 avril 2011 09 h 22

    Épidémites!

    Mme Bergeron, si vous habitez Montréal et que ce sont vos premières mites, vous avez simplement eu beaucoup de chance! Elle volent librement et n'attendent pas d'invitation pour venir dîner! Elles viennent de dehors ou de chez les voisins, parfois aussi des aliments qu'on achète. Contenants très hermétiques et frigo, y'a que ça qui fonctionne!

  • Lorraine Couture - Inscrite 22 avril 2011 11 h 01

    Une Terrienne aérienne vous remercie!

    Merci Josée pour toutes ces informations.

    Je sais le temps que cela prend pour transmettre notre flamme peu importe qu'elle soit végé, optimale ou sacrée.

    Vous êtes en train de me convaincre ; un bout de chemin était déjà parcouru, plus d'enfants à la maison à protéiner, l'âge aidant, l'appétit diminuant, je découvre mes livres de cuisine végé d'un oeil plus serein. Enfin je vais les ouvrir!

    De plus en plus de gens vont devenir conscients des enjeux à venir.

    Alejandro Jodorowsky écrit quelque part que l'émergence d'une conscience collective verra le jour au XXIIe siècle.

    Vous travaillez pour vos arrière-petits-enfants.

    Je suis une fataliste éclairée, et je crois que la conscience ne pourra
    s'éveiller chez la plupart des êtres humains, sans la mort du capitalisme ambiant.

    Combien visitent New-York ce week-end, et vont acheter leur énième sacoche ou bâtons de golf?