En toute sérénité

Selon Michael Ignatieff, il ne faut pas dramatiser la perspective d'un retour au pouvoir du PQ. Même avec un gouvernement péquiste à Québec, on a pu maintenir l'unité canadienne «en toute sérénité» dans le passé, a dit le chef libéral.

En toute sérénité? Sans blague! De toute évidence, M. Ignatieff enseignait à Harvard quand Jacques Parizeau est devenu premier ministre. Durant la campagne référendaire de 1995, Jean Chrétien n'avait vraiment pas l'air d'un homme serein.

Il est vrai qu'il existe très peu d'endroits dans le monde où une aussi sérieuse possibilité de sécession ne provoque pas la moindre manifestation de violence. Le love in de la Place du Canada, trois jours avant le référendum, ne respectait peut-être pas les dispositions de la loi qui régissent les dépenses électorales, mais il s'était déroulé dans un bon ordre remarquable.

De là à parler de sérénité... Le mot «acrimonie» décrirait nettement mieux le ton du débat sur une éventuelle partition du Québec et le climat dans lequel le «plan B» de Stéphane Dion a été déployé.

En 2006, M. Ignatieff avait lui-même déclaré que la Loi sur la clarté était nécessaire pour éviter une guerre civile en cas de victoire serrée du camp souverainiste lors d'un prochain référendum. Bonjour la sérénité!

Même sans référendum à la clé, la simple élection d'un gouvernement péquiste serait très mal accueillie au Canada anglais, où le niveau d'intérêt pour une reprise du débat constitutionnel frise le zéro absolu.

C'est même sur ce refus de discuter que mise Mme Marois pour provoquer ce «moment décisif» où un autre référendum pourra être tenu. Elle se voit certainement très mal s'attabler avec ses homologues du ROC pour discuter d'un nouveau partage des pouvoirs. D'ailleurs, pour bien s'assurer de la mauvaise humeur de tous, une des premières initiatives d'un gouvernement péquiste serait de se retirer du Conseil de la fédération.

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L'appui inconditionnel que les délégués au congrès de la fin de semaine ont donné à

Mme Marois lui donnera tout le temps voulu pour multiplier les gestes agaçants jusqu'à ce que le reste du pays soit complètement exaspéré.

Alors que les prochaines élections générales au Québec n'auront pas lieu avant deux ans, Stephen Harper s'est déjà érigé en défenseur de l'unité canadienne. L'opinion publique canadienne ne tolérerait pas que les autres partis fédéralistes représentés à la Chambre des Communes se désolidarisent du gouvernement quand l'existence même du pays est en jeu. Au printemps 2000, ils avaient tous appuyé la Loi sur la clarté. Que cela plaise ou non, l'arrivée d'un gouvernement péquiste remettrait la question québécoise à l'ordre du jour.

Avant même qu'il réclame formellement de nouveaux pouvoirs, la «gouvernance souverainiste» en fera grimacer plusieurs dans le ROC. En fin de semaine, les militants péquistes ont résolu de créer une assemblée constituante qui écrira la constitution d'un Québec indépendant. Dans un pays qui croit à l'unicité de la nation, la création d'une citoyenneté québécoise à laquelle seront attachés des droits spécifiques ne suscitera certainement pas un grand enthousiasme.

Et puis, il y a la langue. En fin de semaine, Mme Marois s'est assurée que le dossier de l'affichage commercial ne donne pas lieu au «débat sanglant» que craignait Pierre Curzi, mais la «nouvelle loi 101» qu'elle a promis de faire adopter sera suffisamment costaude pour hérisser le Canada anglais. Il y a 20 ans, la clause «nonobstant» avait été fatale à l'accord du lac Meech. Elle fera encore pousser des cris d'horreur.

Si M. Harper a trouvé agaçantes les interventions que le premier ministre Charest a pu faire dans divers forums internationaux sur l'environnement, il ne perd rien pour attendre. Au nom de la doctrine Gérin-Lajoie, un gouvernement péquiste tenterait de multiplier les incursions sur la scène internationale.

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C'est le niveau de tolérance des Québécois qui pourrait constituer le principal obstacle au déploiement de la «gouvernance souverainiste». Sans surprise, le premier ministre Charest a présenté le congrès péquiste comme le triomphe des radicaux. Certes, Mme Marois a reçu un appui massif, mais à quel prix?

Si la population désire réellement se débarrasser des libéraux et si elle ne voit pas d'autre alternative que le PQ, l'épouvantail radical ne suffira pas à l'effrayer. En revanche, il est douteux qu'elle laisse un gouvernement péquiste s'installer dans la guérilla perpétuelle contre Ottawa, si elle a l'impression qu'il néglige les «vrais problèmes» ou si le climat social est perturbé. M. Charest a déjà commencé à dire que l'économie ferait les frais de l'opération.

En 1995, le gouvernement Parizeau avait consacré beaucoup d'énergie à préparer le référendum, mais toute cette activité avait été concentrée en un an. À entendre Mme Marois, cela pourrait prendre des années avant que la «gouvernance souverainiste» ne débouche sur le «moment décisif». Dans son discours de dimanche, elle a évoqué l'année 2020. Cela laisse amplement le temps de perdre sa sérénité.

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mdavid@ledevoir.com

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