Minorités vulnérables - Le virage conservateur vers les religions menacées

On ne sait encore si un «vote religieux» maintiendra Stephen Harper au pouvoir. Mais l'initiative du Parti conservateur de défendre partout les minorités religieuses remporte déjà un certain succès. Même le chef libéral, Michael Ignatieff, trouve que les autres partis devraient y souscrire. Néanmoins, dans une campagne qui manque d'idées, l'aide aux communautés en détresse n'a pas fait grand bruit. Elle en fera peut-être si jamais cet enjeu compte vraiment parmi les priorités diplomatiques du Canada.

Certes, un Bob Ray a vu là une tactique conservatrice pour gagner des «votes ethniques». Le Parti libéral en sait quelque chose, pour avoir lui-même longtemps remporté ainsi ses élections. Mais les conservateurs ont trouvé mieux. Plutôt que de perdre des appuis avec des idées morales controversées, ils ont ravi aux libéraux, avec la défense des libertés religieuses, une politique que tout bon démocrate doit appuyer. Un emprunt aux républicains de W. Bush? Pas du tout. Une initiative de Bill Clinton!

Depuis 1998, en effet, Washington publie un bilan mondial des droits religieux. Chaque année, le président désigne des pays violateurs dont il faut se «préoccuper». Le secrétaire d'État, chargé de l'Office of International Religious Freedom, en dresse la liste. Pour 2010, Hillary Clinton a cité al-Qaïda, mais aussi la Chine (pour les bouddhistes tibétains, les musulmans ouïgours et les chrétiens des Églises domestiques). Et «plusieurs» pays d'Europe sont visés pour leurs «dures restrictions à l'expression religieuse».

Au Canada, ce bureau pour la liberté religieuse ne porterait pas la mention «internationale», mais, si le budget en sera fort modeste, son ambition ne l'est pas. Les diplomates canadiens, dit-on, furent surpris de cette initiative, qui risque de les plonger dans des controverses dont ils n'ont jamais été friands. Les États-Unis, il est vrai, ont la puissance voulue pour agiter la carotte d'un conseil ou, si nécessaire, le bâton de «mesures économiques». Mais le Canada ne possède aucun de ces moyens de pression.

Ottawa surveillerait lui aussi l'état des libertés religieuses à l'étranger et ferait de la promotion de ces libertés un objectif clé de sa politique étrangère. Mais en pratique, il s'engagerait surtout dans des programmes moins visibles ou peu exposés aux incidents politiques. Ses instruments d'action? La sélection prioritaire à l'étranger de réfugiés persécutés pour des raisons religieuses. Et l'aide financière privilégiée de l'Agence canadienne de développement international (ACDI) là où des minorités religieuses sont vulnérables.

Un objectif de la politique extérieure du Canada

Cette politique n'est pas tout à fait nouvelle. Depuis longtemps, le Canada est un refuge traditionnel pour des minorités persécutées, même s'il lui est arrivé aussi d'en persécuter lui-même sur son territoire. Des Églises chrétiennes ont souvent obtenu l'aide administrative ou financière d'Ottawa pour aider leurs coreligionnaires en péril. La différence, cette fois, c'est qu'aucune religion ne serait exclue de l'aide canadienne, et le Canada ferait du pluralisme religieux un objectif de sa politique extérieure.

Au regard des chartes et déclarations sur les droits et libertés, y compris en matière religieuse, l'envergure nouvelle donnée à cette politique par le Parti conservateur paraît impeccable. L'accent mis sur les minorités religieuses, souvent oubliées, paraîtra donc tout à fait justifiable, mais d'abord à une condition: qu'on n'en fasse pas une priorité aux dépens sinon au détriment d'autres minorités, non moins vulnérables ou même aussi durement persécutées.

À la lumière de l'histoire du pays, d'autres conditions s'imposent. Un prochain cabinet, quel que soit le parti qui le formera, aura fort à faire pour recruter des fonctionnaires et des diplomates dignes d'appartenir au bureau projeté. Trop de mandarins, en effet, ont fréquenté des régimes persécuteurs pour qu'on leur confie désormais la défense de persécutés. L'exportation des marchandises jouit aussi d'une plus vieille préférence nationale que l'accueil des opprimés.

De même, on aura fort à faire pour cerner la question des «minorités religieuses». Certaines sont au pouvoir et oppriment une majorité de foi différente, comme en Syrie. D'autres bénéficient, au contraire, de la protection d'un régime dictatorial, et redoutent, comme en Égypte maintenant, une démocratisation qui mettra au pouvoir une majorité d'une autre confession que la leur. Sans parler de l'exploitation politique de certaines de ces minorités par des puissances étrangères.

Enfin, au Canada même, plusieurs communautés recherchent déjà l'appui du gouvernement, tantôt pour elles-mêmes, tantôt pour leurs familles ou leurs coreligionnaires en difficulté dans leur patrie d'origine. Ce sentiment est compréhensible et légitime. Au reste, quelle population au pays ne le fait pas? Toutefois, si jamais l'appui électoral d'une minorité contribuait à mettre au pouvoir un parti dont les politiques seraient détestables aux yeux d'un grand nombre, elle risquerait d'être elle-même détestée à son tour.

C'est pourquoi les organisations religieuses d'ici auront à faire preuve, faut-il croire, d'un discernement exceptionnel face à cette «aide» politique. Il était autrefois jugé criminel d'acheter des votes, et immoral d'en vendre. De nos jours, la corruption de gouvernements par des entreprises, sinon celle d'électeurs par des partis, est devenue un scandale national. Aucune minorité ne sortirait indemne d'une participation à des programmes qui ne soient au-dessus de tout soupçon.

D'autant plus qu'au Canada, y compris au Québec, les minorités religieuses, outre qu'elles ne sont pas toujours en bons termes entre elles, doivent désormais compter avec une importante minorité d'incroyants.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
11 commentaires
  • Luc Boyer - Inscrit 18 avril 2011 04 h 00

    Bizarre

    Un opprimé est un opprimé. Qu'il soit Zoroastrien ou Pentecôtiste au parlement. Belle manière de se défiler.

  • Jean de Cuir - Abonné 18 avril 2011 10 h 25

    Critique?

    On se souvient de la piètre performance politique au sujet de l' organisme Droits et démocratie; on se souvient du pro-israélisme des conservateurs; et du manque flagrant, même du mépris pour les règles élémentaires de la démocratie. Il faut surtout éviter de penser.Une démocratie est fondée avant tout sur la volonté de personnes de vouloir véritablement créer une société où tous participent à cerner le bien-être de tous, c'est à dire le bien commun. Or, cela suppose que chacun soit libre, c'est à dire non enchaîné par un parti pris irrévocable et qui permettrait à ceux-là de bloquer le débat de fond de la société. Que chaque personne soit libre de penser et de croire, c'est le fruit de leur propre souveraineté. Mais, il arrive que certaines personnes très librement s'enchaînent à des dogmatiques, indiscutables disent-elles. Pourquoi? Ce serait avantageux de l'explorer. Or, nous vivons dans une situation paradoxale: tous veulent être des citoyens ou citoyennes, mais certains se placent dans une identité qui en somme nient leur identité de citoyen : ils prônent que leur identité religieuse ou de croyants les placent au-dessus de leur responsabilité liée à la citoyenneté. Cela est plus tangible chez les fondamentalistes et intégristes : leur monde mental est emprisonné dans la littéralité de leur récit, leur interprétation du récit dit sacré --ce qui fait fi d'une approche critique. Or, les conservateurs passent complètement outre d'une critique du fait religieux : analyse, interprétation, jugement et pondération n'existent pas. On le voit dans leur alliance avec des chrétiens fondamentalistes. Il ne voit pas que leur nouveau bureau de politique "pro-religions" est de fait un piège : raison de ne pas favoriser la critique des religions.

  • Jean de Cuir - Abonné 18 avril 2011 10 h 34

    De plus...

    De plus ... C'est beau et ce semble bien vertueux, sauver les religions dites menacées. Pourquoi cela ne fait pas double emploi avec la mission de toute démocratie de promouvoir les droits de la personne? Et pourquoi Droits et démocratie ne serait pas aptes à accomplir cette tâche, protéger les minorités, qu`elle soit religieuse ou autres, qui n'est qu'un des volets du respect des droits de la personne.

  • Robert Boucher - Abonné 18 avril 2011 11 h 51

    Bureau des Religions ou...Politbureau ?

    M.Harper et les conservateurs, dans leur projet de '' Bureau des Religions ''au sein du Ministère des Affaires Étrangères, font-ils mention de la place des personnes non-croyantes dans leur vision du monde? Au niveau des valeurs, considère-t-on les personnes croyantes '' au-dessus'' des personnes non-croyantes? Quel sort réserve-t-on aux personnes qui n'ont pas de religion s'il s'avère qu'elles sont opprimées dans des pays dits ''religieux''? M. Harper veut surfer sur la question religieuse au niveau international, mais comment se conduit-il ici, chez-lui au Canada? Que pense-t-il de la Laicité de l'état, de la nécessaire distance, pour les individus, à mettre entre le pouvoir politique et les différentes manifestations personnelles de croyances religieuses? Que pense-il du comportement de notre maire Jean Tremblay à Saguenay qui l'a appuyé officiellement la semaine passée, concernant la prière et les symboles religieux dans les lieux de pouvoir politiques? Vous savez, M.Tremblay considère que ses valeurs religieuses sont supérieures à celles des non-croyants, et il va main dans la main avec M.Harper. Ce seraient de bonnes questions à poser à M.Harper et à ses candidats avant le vote du 2 mai car cela permettrait un vote plus éclairé pour tous les citoyens qui s'intéressent à ces questions fondamentales. Robert Boucher Saguenay

  • Roland Berger - Inscrit 18 avril 2011 12 h 23

    Un écran

    Ce que Harper fait, c'est valoriser les religions, c'est de dire autrement que lui et ses sbires ont parfaitement le droit de gouverner le Canada selon leurs principes religieux.
    Roland Berger