Des salles et des villes

Le retour d’eXcentris au cinéma ne fait pas que des heureux.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le retour d’eXcentris au cinéma ne fait pas que des heureux.

Faut dire qu'on s'en doutait la semaine dernière, à la conférence de presse consacrée à la renaissance d'eXcentris sur le boulevard Saint-Laurent. Bisbille en perspective!

On avait pourtant pleuré la perte de ce temple voué au cinéma indépendant. Une décennie de béatitude devant les beaux films d'eXcentris, puis deux ans à chercher nos billes. Voici le vaisseau amiral de nouveau lancé, bientôt rouvert. Vin d'honneur, beaux discours et sourires de l'assistance. Tout baignait dans l'huile. Mais voici la houle. Le milieu est divisé. Comme tous les milieux d'ailleurs.

Des exploitants de cinéma indépendants, qui montraient déjà les dents lors des négos pour l'achat d'eXcentris, montent au créneau. Motif de la grogne: l'octroi du gouvernement provincial de 7 millions de dollars au Parallèle pour acquérir et faire rouler eXcentris. Les autres propriétaires de cinéma (plus d'une centaine) disent devoir se diviser la portion congrue, 2,4 millions, pour la rénovation et la numérisation de leurs salles. Injuste! Air connu.

Indépendants, ces exploitants de salles? Pas tous. Le Goliath Guzzo (151 salles) se sent menacé par les trois écrans d'eXcentris. Hum! Vincent Guzzo, qui lui-même projette des films québécois dans ces salles, s'élève contre cette mentalité selon laquelle seuls les «intellos du Plateau» peuvent apprécier le cinéma d'ici. Et de dénoncer des fonctionnaires haut placés qui feraient des cadeaux à leurs petits amis. Cet argument populisme vs élitisme pue la démagogie et ne règle rien. Allons donc!

Un certain type de cinéma d'auteur trouve mieux sa niche à eXcentris auprès d'une clientèle cinéphile que chez Guzzo. Voici qui relève de l'évidence. Plusieurs salles ont disparu au centre-ville au fil des ans. Un minicomplexe hyperéquipé est capable de rameuter une clientèle vers des oeuvres moins consensuelles, à la grande joie des distributeurs. Le cinéma du Parc tient le fort de la cinéphilie, à quelques rues de là, sans posséder des équipements du calibre de ceux d'eXcentris.

Le Beaubien, quand même excentré, répond beaucoup aux besoins d'une clientèle de quartier. Son propriétaire, Mario Fortin, qui connaît les affres des petites entreprises, parle de concurrence déloyale de la part d'eXcentris. Il a contracté des dettes de son côté, se sent fragilisé par le Parallèle, qui reçoit des subventions. Mais son cinéma va quand même bien, et le Parallèle s'est endetté jusqu'au cou lui aussi. Rien n'est simple, mais les exploitants feraient mieux de négocier avec la SODEC, où l'on se dit prêt à les écouter et à les épauler au besoin, plutôt que de cogner sur eXcentris, qui comble un tel vide.

Montréal a besoin de salles, soit, mais quand on se compare...

La veille de l'annonce de la renaissance d'eXcentris, la chic ville de Québec vivait de son côté un enterrement. À l'âge vénérable de 44 ans, Cineplex Charest, à Saint-Roch, ultime cinéma du centre-ville de la capitale, accueillait ses derniers clients. Remarquez, Place Charest n'avait pas été restauré depuis 1986. Délabré, vétuste, il criait grâce. Une fuite d'eau dans la toiture avait entraîné la fermeture d'une des salles. Un peu plus et la gangrène s'y mettait...

Résultat: aucun écran commercial n'est équipé pour les projections en 35 mm en plein coeur d'une capitale. Rare et choquante trouée. Québec, avec son université, sa nuée de fonctionnaires bardés de diplômes, est cousu main pour la clientèle cinéphilie, issue de la francophonie entre autres. Alors? Rien. On ne comprend pas.

Les riches heures du Capitol, du Cinéma de Paris, du Quartier occupent le rayon du souvenir depuis belle lurette. Un à un, ces temples ou palaces ont fermé leurs portes ou changé de vocation à Québec. Triste hécatombe.

Aujourd'hui, le Cartier a pris le relais, une seule salle de 118 places, mais avec des projections numériques. Du moins met-il des oeuvres indépendantes à son menu. Sinon, ne reste qu'à rouler jusqu'à Sainte-Foy pour voir de bons films au Clap dans son centre commercial bien éloigné. Misère!

La migration de la population vers les banlieues a entraîné l'exode des salles, avec le triomphe des mégaplexes aux nombreux stationnements. Mais enfin, toutes les villes d'importance sont logées à la même enseigne. Des cinémas sont tombés ailleurs sans déboucher sur cette disette absolue. Mystère insondable de Québec, soupirent certains.

Lors du 400e anniversaire de Québec, Unifrance avait organisé un événement cinéma pur Hexagone, et ses délégués s'arrachaient les cheveux, faute de salles de prestige centrales où se poser.

Il y a des projets de cinéma dans l'air là-bas; un complexe moderne et équipé fine pointe en gestation, qui devrait prendre quelques années avant de se concrétiser. Oui, Québec a vraiment trop attendu avant de se réveiller.

Surtout avec le maire Labaume qui se pique de transformer la capitale en rond-point culturel: mégafestivals, amphithéâtre en vue pour les gros shows. Tout cela crée un buzz, rameute les foules, mais small is beautiful. Il est plus long et moins glamour de créer des habitudes culturelles de fond que d'investir dans des spectacles en mégalomanie, certes. Mais plus constructif à long terme.

On songe à quel point Québec, dans la foulée de Montréal, a besoin, et ça presse, d'un complexe voué au cinéma d'auteur, en son coeur battant. Comme notre eXcentris, dont le renouveau constitue une des bonnes nouvelles culturelles de l'année. Allez, la capitale! On vous en souhaite autant. Râlements ou pas compris.