Avant, pendant, après

Jean-Simon DesRochers revient en force avec un deuxième roman décapant qui rentre dedans. Et qui témoigne d'une maîtrise accrue de l'écriture.

D'abord, il y a eu la surprise, le choc. L'éblouissement du premier roman d'un poète de 33 ans. Maintenant, nous sommes dans le ressaisissement, le resserrement. Le peaufinage du travail de romancier.

Beaucoup moins bavard, chargé, beaucoup plus achevé, cadré, Le Sablier des solitudes. Même genre de structure, même genre de procédé, pourtant. Et c'est tant mieux, c'est bien ce qui fait l'originalité de la signature de Jean-Simon DesRochers.

Comme dans La Canicule des pauvres, on entre pour commencer dans l'univers particulier d'un personnage à la fois. Sans savoir ce qui l'unit au suivant. Et ainsi de suite. Comme dans La Canicule des pauvres, ça finit par devenir répétitif, on attend la suite.

Mais ici, qu'on se rassure, au lieu d'une vingtaine de personnages qui s'alignent à la queue leu leu, on en a une douzaine seulement. C'est plus concentré, moins ambitieux, il les a bien choisis.

Ils sont de tous les âges, de tous les milieux. Il n'y a pas que des paumés, des ratés, cette fois. On pénètre dans toutes les couches de la société, on a là un portrait d'ensemble du monde dans lequel on vit. Saisissant.

Rien que pour ça, on peut dire que l'auteur regorge de talent. Pour mettre sur la table des enjeux sociaux. Mais il le fait sans en avoir l'air, par en dessous. C'est comme une petite musique, en sourdine.

La petite musique s'insinue, s'infiltre de plus en plus. Au fur et à mesure que défilent les personnages. Personnages qu'on voit d'ailleurs sous toutes leurs coutures, seuls ou en interaction avec d'autres. Qu'on entend penser, se parler à eux-mêmes. Et dont on perçoit les angoisses, les manques, les peurs, les envies, les désirs.

Pour chacun, à tour de rôle, monologues intérieurs, dialogues et descriptions s'enchaînent comme si ça allait de soi. C'est un flot, ça coule. Et c'est juste, bien dosé, ça marche à tout coup.

Comment fait-il, Jean-Simon DesRochers, pour s'immiscer de cette façon dans chacun de ses personnages? Pour trouver les mots, les respirations qui con-viennent? Pour nous faire ressentir à ce point ce qu'ils sont dans leur individualité propre?

Il y a cette soldate de 29 ans qui fait la guerre en Afghanistan, une dure de dure qui a vu mourir des compagnons d'armes sous ses yeux. Il y a ce ministre arriviste et retors, amateur de sexe sadomaso, trop occupé pour consacrer du temps à sa vieille mère atteinte d'alzheimer. Puis il y a ce Jamel maniaque d'informatique, immigré au Québec, loin de sa famille devenue trop religieuse à son goût.

À eux trois, chacun de leur côté, ils expriment tout un pan de notre réalité. Mais on découvrira aussi une masseuse qui se prostitue, un amateur de porno qui zieute l'adolescente aguichante de sa conjointe, une agente d'immeubles qui trompe allègrement son mari.

Beaucoup de sexe, d'ailleurs, dans ce roman, et très cru, comme dans le précédent. Jamais de jugement moral. Nous sommes au plus près des corps, des sensations physiques. Mieux, nous sommes dedans.

Pour compléter le portrait: un jeune homosexuel qui s'ignore... mais pas pour longtemps, on le devine, et une adolescente obèse, explosive, qu'on tente de contrôler par le Ritalin. Une mère de famille monoparentale fait aussi partie du décor. Et ainsi de suite.

La première partie du roman est consacrée à nous les présenter, à nous les montrer dans leur quotidien respectif, à nous faire pénétrer dans leur tête, dans leur corps. Le point de jonction arrive dans la deuxième partie. Et c'est la catastrophe.

Dommage que ce soit indiqué en quatrième de couverture du livre. Ce carambolage monstre dans une tempête de neige, qui va les impliquer, tous. Car on aurait pu ne rien voir venir. À moins que, justement, sachant le drame qui s'en vient, on s'accroche davantage...

Il y a donc l'avant, le pendant, l'après. Trois parties: c'est ainsi que le roman est construit. L'avant, je l'ai dit, nous met en appétit tout en nous tendant un miroir collectif. Le pendant est effrayant. Des morts, des blessés en masse, du sang, de la panique, des gens qui subissent des douleurs atroces.

Mais d'abord, le carambolage comme tel. Spectaculaire. Les impacts qui se multiplient. Puis l'amas de véhicules, voitures pêle-mêle, camion, autocar...

Le temps se décompose, se fige, ça passe puis repasse au ralenti, on revient en arrière, on revoit la scène de l'accident par le biais de tout un chacun. Très réussi, très cinématographique.

On assiste aussi aux opérations de sauvetage, au transport en ambulance, à l'arrivée à l'hôpital. Puis aux soins, aux rafistolages, aux amputations. On voit tout, on ressent tout, on est à la fois dehors et dedans, comme c'est le cas depuis le début du roman.

Fin de la deuxième partie. Pour les survivants, on s'en doute, rien ne sera plus jamais comme avant. C'est l'après, la troisième partie. Qui nous réserve des surprises: tout n'est pas noir pour tout le monde.

L'après contient aussi quel-ques invraisemblances, tant pis, on passe par-dessus. On est soufflé, tout simplement. Jusqu'à la toute fin, on retient notre souffle. L'auteur en profite pour nous scier les jambes, nous faire vivre la mort en direct, encore une fois.

On ne veut plus lâcher le morceau. On voudrait que ça continue. On voudrait savoir ce qu'ils vont devenir, ceux qui restent. Comment ils vont faire, chacun dans leur solitude, pour mener leur vie tandis que le temps dans le sablier continue de s'écouler... et pour combien de temps?