Leonard Cohen, un Québécois errant...

Leonard Cohen lors d’un de ses récents spectacles
Photo: Agence Reuters Luke MacGregor Leonard Cohen lors d’un de ses récents spectacles

Leonard Cohen est une légende urbaine. À Montréal, il est comme un grand félin solitaire arpentant son territoire, repassant dans les mêmes traces, de loin en loin. Les chances de l'y rencontrer un jour sont plutôt bonnes, presque autant, en fait, que de tomber sur le couguar du lac Vaudray en Abitibi. Une telle fut sa jeune amante, une autre a partagé un banc de parc avec lui. Un de mes amis poètes l'a vu siffler une fille en plein boulevard Saint-Laurent, et vous savez quoi? La fille s'est retournée...

Je suis incapable de penser à lui sans réentendre sa merveilleuse et lancinante version «mariachi» d'Un Canadien errant. L'auteur, dans sa brève présentation du contexte historique de la chanson, rappelait que la fameuse Rébellion des Patriotes était en fait les Rébellions de 1837-1838, ayant eu un pendant haut-canadien que le nationalisme québécois s'est permis d'occulter d'autant plus facilement que les escarmouches frontalières de Mackenzie et compagnie furent des pétards à mèche comparées au baril de poudre bas-canadien. Peu importe, l'esprit républicain, peut-on croire, souffla alors from Niagara Falls to coast...

À l'heure où le Québec, mettant son bloc de sel dans les affaires fédérales, poursuit son travail de sabotage en douce du parlementarisme canadien, et où l'Ontario s'apprête à confier les rênes du pays au parti tory le plus fanatique de sa courte histoire, on en est bien loin. Bien sûr, à Charlottetown et à Edmonton comme à Québec, on se prépare à fêter, à même les deniers publics, le prince William et sa greluche. Mais tandis que les chroniqueurs people du National Post trempent sans doute déjà leur plume dans le sirop d'érable, il n'y a peut-être, ici, que les bonnes dames du Cercle des Rombières du cap Diamant pour voir dans ces galipettes princières aux frais de l'État, comme madame la ministre Monique Gagnon-Tremblay, «une image de la jeune génération».

Utopie et protestation

Dans les années 60, la jeune génération, c'était bien autre chose, et les choses, du moins, semblaient plus à leur place: la souveraine et ses hideux chapeaux derrière un cordon de sécurité, la belle jeunesse sous la matraque et les panaches de gaz asphyxiants. C'est une époque que connaît bien monsieur Malcolm Reid, qui a déjà consacré un ouvrage à ceux qu'on appela «la génération de Parti pris». Cette fois, c'est la poésie de Leonard Cohen qui lui sert de fil conducteur pour remonter les années jusqu'au coeur des plus folles turbulences. Son nouveau livre est la version remaniée d'un mémoire de maîtrise terminé en 2004 et déposé à l'Université Laval par ce francophile invétéré. Nous avons même droit à sa problématique: «J'ai donc commencé à écrire ce livre, à la recherche d'une dimension protestataire dans sa poésie des débuts.» À sa méthode: «À l'examen de chaque livre, je chercherai des signes de cet esprit de protestation et d'utopie qui émerge clairement dans The Future. En trouverai-je? Peut-être. Je vais lire les poèmes attentivement, je vais être à la recherche de leurs messages réels.»

D'emblée, Reid se trouve, il me semble, face à deux écueils considérables. D'abord, essayer de faire cracher un «message réel» à n'importe quel poème relève à mon avis d'une démarche intellectuellement risquée. À plusieurs reprises, il va ainsi tordre sous nos yeux le vers libre du Cohen pré-chansonnier pour en extraire des significations pouvant être tirées du côté d'un postulat qui, à la limite du détournement de sens, finit par ressembler à une conclusion rédigée d'avance. Une telle opération n'est évidemment possible que dans la mesure où l'évidente ironie qui me paraît être l'amère et tonique substance de plusieurs des poèmes qu'il cite est extirpée à la source. Par exemple, quand Cohen écrit: «I'm the

little jew / who wrote the bible», le zèle interprétatif de Reid, faisant table rase de toute possibilité d'autodérision, fait dire au poète: «Je veux essayer de faire de la prophétie. Je veux me mettre à la recherche de l'esprit d'équité dont les humains auraient besoin.» Le procédé, comme on le voit, est éminemment discutable.

L'esthétique lucide

L'autre écueil réside dans l'énoncé même d'un postulat qui, assez souvent, donne à la démonstration de Reid un petit air d'accouchement aux forceps. «Un élément déclencheur, à l'origine de cet essai, écrit-il, a été le disque que Leonard Cohen a sorti en 1992: The Future.» Et: «Je me demandais quelles étaient les sources de cette explosion de protestation [sic]. Il me semblait que Leonard Cohen nous rejoignait presque, nous de la Nouvelle gauche. Son cri ressemblait à nos avertissements contre la menace nucléaire. Son rêve ressemblait un peu à nos visions de vie coopérative. [...] Avais-je manqué quelque chose?»

Le disque-culte qui, avec I'm Your Man (1988), concrétise un virage rock en forme de soudaine renaissance artistique pour l'auteur de Suzanne et ténébreux chantre des amours terrestres représenterait en fait une poussée tardive d'engagement politique, dans la droite ligne du protest song des années 1960? Alors, c'est moi qui ai dû manquer quelque chose. Ici encore, les extraits cités par l'essayiste soutiennent bien mal son édifice théorique et en particulier sa prétention selon laquelle «en 1992, à cinquante-huit ans, Leonard Cohen aussi avait le goût de protester». Comme tout le monde, a-t-on envie d'ajouter. Mais c'est une autre affaire de tenter de relier de sombres envolées lyriques telles que: «I've seen the nations rise and fall / I've heard their stories, heard them all [...] I've seen the future, brother: / it is murder» aux positions de la Nouvelle Gauche anglo-montréalaise des années 60 plutôt qu'à l'esthétique lucide et désabusée d'un génial capteur de l'air du temps.

Cela dit, le livre de Malcolm Reid possède toute la saveur d'une discussion politico-artistique autour d'une bonne bière. Il prête flanc à la réfutation? Tant mieux! Oui, suivons-le sur cette patinoire où les mots sont des slap shots qui scorent ou alors ratent l'éléphant de la contradiction dans le couloir, mais ne laissent personne indifférent. Et parlant de mots, Reid semble être passé à côté de celui qui suffit, presque à lui seul, à expliquer la difficulté de son projet, lequel consiste ultimement à tenter de réconcilier l'hédonisme solitaire de l'artiste et la révolution en marche autour de lui: ambivalence. Une autre façon de le dire (devant une bière, avec un bon coup de poing sur la table encore humide du dernier coup de chiffon du waiter sur les flaques de houblon) c'est: Tu peux sortir le gars de Westmount, mais tu ne sortiras pas Westmount du gars.

De toute manière, et jusqu'à preuve du contraire, Leonard Cohen a encore des croûtes de bagel à manger pour devenir aussi sulfureux que Mordecai Richler. Quant à Malcolm Reid, il me vient, en le lisant, une réminiscence d'une très jolie mélodie de Cohen: «Mais j'ai tant d'amis...» On n'en a jamais trop.

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