Massacres à la scie mécanique

L'absence d'une politique québécoise sur la protection des boisés urbains fait en sorte que, par défaut, on pourrait plutôt dire que le Québec s'est plutôt doté d'une politique de la scie mécanique en milieu urbain. Pas mal du tout, car moi, j'aime bien jouer avec ma scie mécanique pour faire du bois de chauffage...

Il ne se passe pas une semaine sans que des lecteurs, des inquiets ou mécontents chroniques, adressent à cette chronique leurs doléances à propos du sort subi — généralement sans besoin de consultation car une chain saw, ça travaille vite! —, par un boisé auquel les gens du milieu s'étaient naïvement attachés.

Une fidèle lectrice de Saint-Jean-sur-Richelieu se dit même scandalisée par le fait que sa Ville a accordé un permis de coupe pour raser le boisé Douglas, soi-disant de grande valeur écologique, qui appartient à un concessionnaire automobile de l'endroit. Il serait pourtant remplacé par de magnifiques condos ou des unifamiliales magnifiquement gazonnées!

Ce qui scandalise les gens du lieu, c'est que ce boisé aurait dû, pensaient-ils avec la candeur propre aux simples citoyens, être protégé par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) «puisqu'il s'agissait d'un milieu humide riche d'une flore et d'une faune particulière», nous écrit cette citoyenne. Celle-ci soutient que sa Ville aurait fait des pressions auprès du ministère afin qu'on lève la protection accordée à ce milieu humide en échange de la protection d'autres boisés de moindre valeur, dont un est situé notamment aux abords d'une carrière. Comme si les magnifiques camions de 10 ou 12 roues n'étaient pas de pures merveilles de la technologie, susceptibles de provoquer chez les marcheurs un sentiment renouvelé d'excitation!

Cette coupe à blanc aurait autant dévasté les gens qui fréquentaient ce boisé situé près de l'autoroute 35. «Un tsunami n'aurait pas fait pire», nous écrit cette lectrice. Elle se demande si ce sont les «accointances» entre tous ces acteurs, qui expliquent qu'à son avis, «l'intérêt privé l'a encore emporté sur l'intérêt public, d'autant que ce boisé protégeait le centre de soins de longue durée de la région des bruits et de la poussière de l'autoroute et qu'il constituait un rempart contre l'accumulation de chaleur pendant les périodes estivales, ces centres n'étant pas climatisés».

Ne trouvez-vous pas que cette bonne dame et ses enfants sont un peu extrémistes? C'est d'ailleurs pourquoi je tais leur identité! Comment osent-ils, en effet, exiger des élus de leur ville qu'ils se demandent en toute circonstance quels sont les besoins de base de la population en matière de quiétude et de qualité de vie? La vie du maire Dolbec ne doit pas être facile...

Mais il y a des villes encore moins chanceuses, comme Saint-Augustin-de-Desmaures, qui vient de perdre la possibilité de raser du paysage local un autre de ces nids à bibittes plein d'arbres, sans valeur économique véritable en comparaison de beaux condos tout neufs, avec devanture d'asphalte brillant et entrée en blocs agencés. En effet, nos fieffés chasseurs et pêcheurs, qui sont les véritables massacreurs de la nature et non pas les promoteurs et maires-développeurs, ont décidé de soustraire au progrès le «Boisé Héritage Faune», qu'on appelait autrefois le boisé du Brome! La Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs a en effet décidé d'empêcher toute personne de jouer de la tronçonneuse dans ce boisé, une stratégie qui frappera les asphalteurs, les entrepreneurs et les bétonneurs de la région aux dépens des emplois! Pire, un sentier de 800 mètres sera accessible à tout le monde, sans frais, un abus que ne commettent heureusement pas nos gestionnaires de parcs provinciaux... Et ce sentier ne sera fait que de matériaux qui ne coûtent à peu près rien. Pas de condos ni de mégamaisons à cet endroit, mais de banals «nichoirs d'oiseaux et des aménagements favorables aux pollinisateurs»!

Au moins dans l'Outaouais, on se rend compte de l'inutilité de ces arbres qui poussent en toute indifférence et sans la moindre contribution au PIB! Jean-Paul Murray, un membre du Comité pour la protection du parc de la Gatineau, nous apprend que lors d'une récente balade dans ce «parc», il est «tombé sur une coupe à blanc qu'on pratiquait dans la vallée du ruisseau Meech». De façon très logique, quelqu'un ne voulait visiblement pas que les automobilistes qui vont rouler sur la future autoroute 5 rencontrent les arbres du parc sur leur route! Surprenant que cette logique implacable n'ait pas été retenue par le comité de vigilance du parc.

Retour dans la région de Montréal, où ce sont maintenant des citoyens de Saint-Bruno qui osent demander qu'on épargne un boisé qui servait de zone tampon au parc national de Saint-Bruno et qui sera voué à la scie mécanique pour devenir un joyau de «nature» civilisée et gazonnée en lieu et place de l'erratique dispersion d'arbres de toutes sortes.

Le projet domiciliaire du Boisé des Hirondelles — c'est pas écologique, un nom pareil? — semble tellement merveilleux qu'il faudrait une chronique entière pour lui rendre justice. J'y réfléchis d'ailleurs, tout comme aux conséquences qu'aurait sur les finances des promoteurs, des partis politiques municipaux et provinciaux et sur le PIB, une politique nationale de protection des milieux boisés urbains.

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