Il y en a qui se la coulent douce

Lorsqu'André est venu me porter une bouteille du Chinon Château de la Grille 2005 (26,55 $ - 11440175), je n'ai pu résister encore une fois à lui faire la remarque: je n'arrive toujours pas à comprendre comment un si minuscule bouchon puisse préserver l'étanchéité du vin dans le temps, surtout que la forme ancienne de la bouteille, avec son long col, semble peu adaptée pour épouser parfaitement le liège. «Tu pourrais être surpris car je débouchais récemment, avec des amis, le millésime 1985 du même vin parfaitement conservé. Le liquide n'avait même pas encore filtré jusqu'au haut du bouchon, c'est dire!» La dégustation qui suivit ne m'étonna guère sur la capacité de ce magnifique cabernet franc à se bonifier bien au-delà d'une décennie, voire deux.

Robe profonde et jeune des beaux jours, arômes magnifiant le fruit mûr sans débordements, même corps et présence fruitée en bouche, seulement échafaudés autour de cette texture «taffetas» bien serrée, typique du célèbre cépage ligérien logé en sol calcaire. Un régal.

Les quatre étoiles (****) au compteur sont rapidement venues confirmer la hauteur de mon enthousiasme, tout en me faisant activement participer à cette «narration» des beaux vins qui n'ont rien à prouver, seulement qu'à être et à exister.

Je recevais par courriel, peu après, le Bulletin 426 en date du 12 avril de l'infatigable François Audouze (www.academiedesvinsanciens.org). Audouze? Je vous en avais dressé le portrait le 23 février 2007 en ces pages, sous le titre «Le charme discret des vins anciens».

Infatigable et sympathique amphitryon, l'homme se voyait une fois de plus confronté aux caprices du liège lors de libations dionysiaques à faire pâlir un buveur d'eau dont chacun sait qu'il faut se méfier, car il a toujours quelque chose à cacher. Il y en a qui ne s'emmerdent pas, tout de même! Lisez plutôt.

«Lorsque je découpe la capsule du Rauzan-Gassies, avant même que je ne plante mon tire-bouchon dans le liège, une odeur insistante de bouchon envahit mes narines. Pendant la soirée, cette odeur ne me quittera pas et c'est seulement en fin de soirée que j'ai réalisé que l'assiette où j'avais disposé les bouchons, située dans mon dos sur une étagère, diffusait cette odeur extrêmement prégnante.

«Lorsque le bouchon est enlevé, d'une belle élasticité, ce qui explique le niveau élevé, presque à hauteur du goulot, je peux lire le millésime: 1934. L'odeur du vin n'est pas bouchonnée, mais on ressent une certaine fatigue. En revanche, le Gruaud-Larose 1964, dont le bouchon s'émiette, dégage un parfum de grande sérénité et joyeux.»

Ou encore, dans la foulée: «Le Château Margaux 1947 est insolent de perfection. Son bouchon superbement élastique est venu en une pièce, et le parfum est à se damner tant il est grand. Le Clos de la Perrière Fixin premier cru, que je date d'avant 1920 du fait de la bouteille soufflée, sans exclure plus vieux encore, a un bouchon court sous une cire qui s'est solidifiée. La partie basse du bouchon ne veut pas monter, aussi suis-je obligé de faire des mouvements de torsion dans tous les sens.

«Dès que le bouchon est dégagé, c'est une odeur exceptionnellement belle et profonde qui se dégage. Ce vin est "forcément" d'une grande année du fait de l'extrême puissance olfactive. Ce pourrait être 1915, par exemple, ou 1899.»

Morale de l'histoire: le bouchon de liège a encore de beaux jours devant lui, quel que soit le joujou avec lequel on s'amuse. Sûr qu'Audouze avait de plus beaux joujoux que moi, mais j'avais tout de même ce beau chinon. La question, toutefois, demeure: la qualité actuelle des lièges est-elle comparable à celle de l'époque? Rendez-vous dans 50 ans devant les grilles du Château de la Grille pour s'en convaincre.

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Liège ou pas, nul besoin de se farcir les gros canons pour s'approcher de cette «narration» que j'évoquais plus haut, à propos de ces beaux vins qui n'ont rien à prouver, seulement qu'à être et à exister.

Ces vins dits «de spécialités», trop souvent achetés, hélas, par petits lots par la SAQ et vendus sous la barre des 30, voire des 25 $.

Un constat semble se préciser depuis quelques années: la qualité des produits «courants», qui se renouvellent à raison de 10 % par année, est bonne dans l'ensemble mais de moins en moins en rapport avec les prix demandés qui, eux, sont au moins 2 $ trop chers.

Je ne foule pas ici le tapis glissant des enveloppes promotionnelles susceptibles, au final, d'avoir une incidence sur les prix de détail, ni celui des quotas de vente à la hausse qui drainent inévitablement l'offre dans un sillon de plus en plus commercial. Histoire à suivre.

Alors, dans cette optique de beaux vins, rendons à César ce que César boirait lui-même! À commencer par cet autre chinon, cuvée «Les Grézeaux» de l'artisan Bernard Baudry (25,45 $ - 10257555), un rouge racé, authentique dans sa fibre, profond de racines, moins charmeur que La Grille (qui va se refermer sous peu) mais épaulé de tanins fruités d'une clarté absolue. ***1/2,2 ©.

Refaites-vous le palais ensuite avec ce Clos Médecin 2009 du Domaine de Brizé en appellation Anjou Villages (19,10 $ - 871541), un autre cabernet franc noir comme la nuit, étoffé et charnu, pourvu de cette mâche et de ces tanins lisses et juteux propres au millésime. Que du bonheur! ***,1 ©

Puis rincez l'écumoir avec deux sancerres du millésime 2010: ce Domaine La Moussière (26,80 $ - 033480) subtil et délié, finement tendu sur l'éclat d'un fruité plus gai qu'un pinson. ***1/2,2 ©. Ou encore celui de Pascal Jolivet (24,55 $ - 528687), tout à la fois beau parleur et un brin délinquant avec ce fruité soutenu et prégnant, presque tannique de structure et dont l'emprise sur les glandes salivaires est comme une véritable déclaration d'amour! ***1/2,2.

Je vous laisse sur cette expérience récemment vécue au restaurant par une collègue journaliste de The Gazette au restaurant:

— Garçon, ce vin me semble bouchonné.

— Vous avez le nez fin, madame, il y a plus de 10 ans maintenant qu'il n'y a pas eu de vins bouchonnés dans cet établissement...

Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Les vins de la semaine

La belle affaire
Domaine Bellevue 2010, Sauvignon, Touraine (14,25 $ - 10690404)

Voilà un blanc sec qui vous coupe l'herbe sous le pied par sa dynamique florale, fruitée et herbacée pour mieux relancer la quiche aux asperges et la conversation en terrasse. D'une fiabilité exemplaire. 1

Le riesling
Wehlener Sonnenuhr Riesling Spatlese 2009, Kerpen (23,20 $ - 11409338)

On sent ici le cépage filtrer sous les schistes chauds de cette parcelle qui regarde le soleil droit dans les yeux pour mieux enflammer le fruit qui s'en dégage. Un riesling sec, droit, intense et parfumé, substantiel, d'une allonge rare pour le prix. 2

La primeur en blanc
Nosis 2008, Buil & Giné, Rueda, Espagne (18,55 $ - 10860928)

Ce verdejo s'est montré particulièrement conquérant sur mes endives braisées avec soupçon de vinaigre balsamique, en raison de la fougue et de la densité de son fruité et du contraste saisissant entre rondeur et amertume. Caractère et style! 1

La primeur en rouge
La Ciboise 2009, Lubéron, Chapoutier (14,15 $ - 11374382)

Syrah et grenache sont ici réunies et fermentées dans un esprit qui se veut à la fois ludique, friand, jouissif et éblouissant sur le plan du fruité. La robe donne à voir alors que les flaveurs célèbrent avec fraîcheur et clarté une bouche sphérique où se devine ici et là le grain du relief. 1

L'émotion
Coron de Aragon Reserva 2005, Carinena, Espagne (17,25 $ - 10462778)

Voilà de l'authentique livré avec rigueur, vigueur et une solide dose de panache exprimée jusqu'au bout des cornes! Un rouge de parfums et de textures, où l'amer se dispute à l'astringence fine, sur fond de fraîcheur épicée. Chili con carne ? 1


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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2010 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.