La brume de chou-fleur

Juliette Binoche incarnant une antiquaire triste dans le film Copie conforme. Un couple à la dérive, la solitude comme compagne, la nostalgie du souvenir, puis des larmes.<br />
Photo: Source Métropole Films Juliette Binoche incarnant une antiquaire triste dans le film Copie conforme. Un couple à la dérive, la solitude comme compagne, la nostalgie du souvenir, puis des larmes.

Je te sais triste. Parfois, le printemps a sur nous cet effet paradoxal, une embuscade imprévue. La lassitude d'un hiver porté à bout de bras, à bout de pelles, se jette sur nous sans prévenir. Pas étonnant que le taux de suicide (ou de tentatives) augmente durant cette saison. Et selon des études très sérieuses, si tu es née au printemps ou au début de l'été, tu risques d'être plus tentée par ce geste définitif. Façon de boucler la boucle.

Je sais que tu désespères de ne plus désespérer, que peu importe où tu te tournes les nouvelles du monde semblent aboyer pour faire jaillir les larmes et le découragement, pire, l'indifférence, sorte d'autisme émotif dans lequel tu te drapes.

Tu as abandonné les débats politiques trop prévisibles, observé les oies blanches dans le ciel revenir au pays, te demandant ce qui peut bien les attirer par ici, toi qui n'es plus une oie blanche depuis longtemps et le regrettes parfois. Le temps de l'innocence est terminé.

Je sais combien le faire-semblant te pèse. Tu vas reconduire les enfants à l'école le matin, les embrasses tendrement, souris aux autres parents devant la grille, repars telle une automate reprendre l'agenda. Tu es mélancolique comme un ver de terre un jour de pluie. Et la tristesse prend parfois le relais, une pause dans ta dérive absurde puisque tu possèdes déjà tout. Une femme comblée et qui ferait l'envie de la plupart sur cette planète en perdition.

Tu as lu qu'un Montréalais sur quatre prend des antidépresseurs, que même les poissons dans le Saint-Laurent barbotent sous influence. Tu sais aussi que les deux tiers de ces comprimés de la joie sont prescrits à des femmes. Tu as abdiqué devant les statistiques puisque pour toi, c'est 100 % gris, jamais noir ou blanc. Tu ne sais pas si tu dois te résigner à gober toi aussi ton petit comprimé pour «fonctionner». Les effets secondaires sur la libido ne te font même pas hésiter; cela fait une mèche que ta libido a pris le bord avec le «dildo».

Psychomagie de la cuisine

Puis tu tombes sur ce livre étrange, tout à fait hors norme: Traité culinaire à l'usage des femmes tristes, de l'écrivain et journaliste colombien Héctor Abad Faciolince. Tout de suite, tu es happée par sa lecture.

«Nul ne connaît les recettes de bonheur. À l'heure du chagrin, les plus belles spécialités, aussi mitonnées soient-elles, n'y pourront rien. Même si parfois tristesse est moteur d'appétit, il n'est pas bon de se gaver de nourriture en temps d'affliction. Quand un repas est pris dans l'infortune, on n'assimile pas, on prend du gras. Le breuvage le plus sain répand son venin s'il est bu par une femme chagrinée. Saine coutume est de jeûner aux jours du malheur.»

Tu as essayé le jeûne, au grand dam de ta famille qui soupçonne l'anorexie. Puis tu as essayé quelques recettes de ce livre qui t'a fait penser aux grimoires psychomagiques de Jodorowsky, une «illusoire ébauche de sorcellerie» te conseillant de caresser, en toute passivité, ton malheur. «Recherche la purgation des larmes, ne dédaigne pas la transpiration. Après le jeûne, tourne-toi vers mes recettes.»

Voilà, tu as enfin le droit d'être triste, de t'épancher sans remords sur ton sort. «Mais d'où tiens-tu qu'il est interdit d'être triste? En réalité, très souvent rien n'est plus sensé; tous les jours il arrive des misères aux autres, et à nous des misères sans solution, ou qui plus exactement offrent cette unique et antique solution: nous rendre tristes. N'attends pas qu'on te prescrive la joie, comme on décrète une cure d'antibiotiques ou des cuillerées d'eau de mer quand l'estomac est encore vide.»

Pour déguster ta tristesse, l'auteur recommande un plat «mélancolique», le chou-fleur en brumes. «Lentement, avec cette odeur identique à l'haleine qui s'échappe de la bouche dans les lamentations, il cuit et se ramollit peu à peu.» Il te recommande de le saler avec tes propres larmes et prétend que cette fleur finira «par absorber ta mélancolie sans te dessécher».

Le lisant, tu souris largement, comme cela ne t'était pas arrivé depuis que tu as perdu le sommeil en laissant s'échapper la joie par le soupirail.

Du dinosaure, du riz blanc et des confitures

Du riz blanc si tu sanglotes, auquel tu ajoutes un jaune d'oeuf très frais. «Sa couleur mêlée au riz refoule les sanglots et tarit les pleurs.» N'importe quoi... N'empêche que ça ne coûte pas cher d'essayer. Par contre, pour la chair de dinosaure (antidote à la culpabilité, un mal millénaire qui exige un plat du temps), bonne chance! L'art «thérapique» culinaire est une science peu exacte et l'auteur admet volontiers l'errance dans laquelle il te plonge, tels des spaghettis en mal de sauce.

Des confitures (maison), il pense la même chose que moi: «Rien n'adoucit davantage les peines de l'esprit.»

Tu t'inquiètes de ton visage marqué par la tristesse et le vieillissement? «À tout âge, y compris le dernier, il est possible de faire reculer le temps de ton visage. Pour y parvenir, il faut récupérer les traits du passé; pour les récupérer, il faut retourner aux saveurs oubliées de l'enfance.» Les confitures, encore, je ne vois pas mieux. Abricots, framboises, fraises-rhubarbe, prunes-pamplemousse, et dans cet ordre.

Mais que dire du filet de mammouth qui provoquerait le rire? «Une personne qui rit ne se tue pas, ou du moins elle attend que le rire soit passé.» Suffit d'espérer qu'un mammouth dégèle des glaces éternelles pour allumer son barbecue.

Et pour ce qui est des plats qui te font vraiment saliver, conserve-les comme une appétence, un désir: «Ne transforme pas en routine ce qui t'exalte et t'intéresse. Réserve-la aux choses sans importance et obligatoires, si tu ne veux pas qu'elles pèsent.»

Il en va de la cuisine comme de la vie. N'ouvre le champagne que pour souligner le redoux, jamais pour secouer la torpeur. Sache qu'on peut s'enivrer sans boire et qu'il faut attendre patiemment la soif de vivre pour faire sauter les bouchons de liège.

Un jour, ça fera pop! En attendant, sois triste et dis-moi.

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Et les zestes

Aimé: Carnets d'une désobéissante (Stanké), de la journaliste et animatrice Geneviève Saint-Germain. J'ai lu tout d'un trait ce livre lucide et frontal, sensible et intelligent, m'y reconnaissant en maints endroits. Geneviève y parle d'elle, du merveilleux monde des médias, de sa rivalité avec les femmes, de sa descente aux enfers, de sa résurrection, tout ça avec énormément de franchise et sans amertume. Un livre que je conseillerais à toute jeune femme (triste ou non) qui rêve au vedettariat, aux projecteurs, et qui s'imagine que vendre son âme ne se fait pas sans douleur. Un livre aussi courageux s'avère rare dans notre petit, très petit milieu.

Sympathisé: avec Hubert Mansion dans son dernier livre La Voie du chagrin d'amour (Michel Brûlé). Que celui qui n'a jamais été jeté aux orties lève la main. Le chagrin d'amour est l'une des pires afflictions au monde, choisissant ses victimes sans égard au sexe, à l'âge ou à la religion. L'auteur, «exilé» au Canada après une peine d'amour, se livre sur un mode bien personnel après le recul nécessaire (des années) pour faire le point. Arraché au suicide par une force d'amour invisible, il explore l'Amour et ce que nous croyons en savoir. Le chagrin d'amour lui aura fait découvrir l'Amour.

Passionné de spiritualité orientale et autochtone, Hubert Mansion se consacre longuement à la tristesse qui précède la renaissance ou la guérison. «Notre deuil touche les autres, mais notre chagrin les éloigne. Le chagrin d'amour est pire que le deuil, parce qu'on croit qu'il faut faire le deuil de l'amour. Parce qu'il est impossible de faire son deuil de l'amour.»

Pour tous les rescapés, les esseulés, les mal ramanchés, ceux qui ont fait une croix dessus, bref, la majorité d'entre nous.

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Mon cher dear Stephen

Un livre à lire (un autre!), 101 lettres à un premier ministre, de Yann Martel (XYZ), recueil des lettres que l'auteur canadien vous a fait parvenir avec des livres (surtout de fiction) de 2007 à 2011. Ce livre sur les livres est une bibliothèque en soi, très variée, et les commentaires de M. Martel (si vous ne les avez déjà lus) toujours passionnants lorsqu'il commente les livres qu'il vous envoie. Anne Carson, Sherman Alexie, Gabrielle Roy, Hemingway, Atwood, Marc Aurèle ou Proust (six volumes d'À la recherche du temps perdu), on peut dire que vous aurez de quoi vous occuper à la retraite. Et peut-être de quoi regretter le temps perdu?


Tous les livres (et les lettres) sont également disponibles ici: www.quelitstephenharper.ca.

***

Le pardon, c'est quoi?

Cher Wajdi,

En attendant de vous entendre ce soir nous parler du pardon nécessaire, j'ai fait appel à un ami commun (c'est probablement le seul), le père Benoît Lacroix. Parce qu'à force d'entendre parler du pardon, vous m'excuserez, mais j'ai eu des doutes. Tout le monde semble s'entendre sur «le» pardon.

D'abord, comme vous le savez, le père Lacroix n'est pas exactement identifié à la droite religieuse. Plutôt un doux «hérétique» dont la tolérance a fait bien des adeptes chez les athées et les croyants.

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il en dit: «Pardonner, ce n'est pas oublier. On ne peut pas tout oublier. Le pardon est toujours en devenir, jamais absolu. Nous ne sommes pas dans l'idéalisme de Kant, mais dans la réalité. En imposant un homme qui a tué sa femme à un auditoire, on trahit ce dernier, on le confronte à des émotions très vives. Chaque mot, chaque intonation deviendrait un petit procès. Car ce spectacle n'est pas destiné à faire sa propre promotion; il se destine au public.

«Ce conflit n'est pas une opposition entre la gauche bien pensante et la droite rigoriste. Et la mémoire humaine n'est pas au service du siècle de la vitesse et de la technologie. On veut tout résoudre trop vite.

«On idéalise le pardon comme si cela était définitif. Ça ne peut pas l'être. Et la religion ne pardonne pas toujours. Elle a prévu l'enfer! (rire) C'est bien pour cela qu'on envoie quelqu'un chez le diable. Ça libère! Pourvu qu'on n'y aille pas avec... »

Joblo

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http://blogues.chatelaine.com/blanchette

cherejoblo@ledevoir.com

twitter.com/cherejoblo

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5 commentaires
  • Solal - Inscrit 15 avril 2011 06 h 04

    Pourquoi elle écrit des textes si lumineux ?

    Pourquoi elle écrit des textes si lumineux ? ou Pourquoi j’écris de si bons livres se demande Nietzsche dans Ecce homo.
    « Quel langage parle un tel esprit, lorsqu’il se parle à lui-même? Le langage du dithyrambe. Je suis l’inventeur du dithyrambe. Que l’on écoute comment Zarathoustra se parle à lui –même , avant le lever du soleil (III, 18 ) : semblable bonheur, limpide comme l’émeraude, tendresse si divine, n’avaient pas encore trouvé de langage avant moi d’expression. Même la plus profonde mélancolie, chez un pareil Dionysos, se transforme en dithyrambe. Chez un tel Dionysos, même la plus sombre mélancolie devient dithyrambe; je prends, par exemple, le Chant nocturne- la plainte immortelle d’un être condamné par la surabondance de lumière et de puissance, par sa propre nature solaire, à ne pas aimer ... » F. Nietzsche ECCE HOMO

  • Normand Chaput - Inscrit 15 avril 2011 10 h 54

    étonnant

    pièce d'anthologie qu'est ce beau malaise des médias pris à leur propre piège dans le cas de Cantat.

    On attend généralement des artistes qu'ils nous éclairent. Alors que dans ce cas-ci, tous on attendu de voir comment tourne le vent pour embarquer dans le bon train, après coup.

    Pourtant j'aurais dû savoir qu'un artiste n'a pas de conviction puisqu'il n'est que spectacle.

    Je ne connaissais pas ce metteur en scène mais je lui l;ve mon chapeau. Il a réussi è mettre en lumière la fatuité de tous ces chroniqueurs, critiques, blogueurs et haut-parleurs.

    The show must go on.

    Mièvrerie et complaisance. C'est ce que je retiens du merveilleux monde des médias. Pas étonnant alors que les gens se tournent vers le Web

  • Frampton01 - Inscrite 15 avril 2011 11 h 01

    Traduction de la mélancolie en mots simples

    Traduire simplement la mélancolie en mots concrets. Qui n'a pas été mélancolique ou n'a pas cotoyé une proche mélancolique ? Je dis bien une proche puisqu'en effet les femmes sont plus sujettes à cet état d'esprit. Je pense que ce texte est à conserver et à relire. Quel talent d'écrire des textes si lumineux comme le mentionne Solal et j'ajouterai qui nous font sourire.

  • Roland Berger - Inscrit 15 avril 2011 17 h 04

    Un texte qui fait sourire, et respirer profondément

    Oui, comme le dit FramptonO1, «Quel talent d'écrire des textes si lumineux... !»
    Et quel voyage révélateur dans les méandres de l'émotion !
    Roland Berger

  • Norbert Tremblay - Abonné 17 avril 2011 10 h 06

    le pardon

    Nous avons donné la subvention à un créateur reconnu. L'artiste peut en disposer. Si Cantat peut chanter, qu'il chante. On verra bien si le peuple veut l'entendre.