Théâtre - Presque comme «dans le temps»

Bien sûr, on n'en est pas encore aux carcasses d'autos et aux vitrines défoncées à la sortie d'une simple victoire contre Boston «en série 'minatoire». Ni à une marche de protestation qui vire à l'affrontement, rue Sainte-Catherine devant le Théâtre du Nouveau Monde (TNM), là, précisément: comme lors de la présentation de Médium saignant de Françoise Loranger et plus tard celle de la pièce Les fées ont soif de Denise Boucher. Pas de casse ni d'intervention policière, rien qui ressemble à des chevaux qui dérapent, un soir de Saint-Jean au milieu de la foule, sous les billes lancées par les manifestants pendant qu'un clown orgueilleux s'obstine à trôner sur son estrade. Non. On s'est calmé collectivement.

Avec les années, on est devenus beaucoup plus tranquilles en nous assoyant devant la télévision d'abord, pour mieux nous regarder engraisser, puis en nous enfonçant encore plus dans l'image et le monde virtuels avec la multiplication des formats d'écran et des plateformes. Quand on en est à twitter son moindre rot, on n'a pas vraiment le temps de «manifester» autre chose...

En un tout autre temps et dans un tout autre genre de contexte, c'est précisément devant de semblables éparpillements que Sophocle a choisi d'enfoncer le clou en mettant en scène, entre autres thèmes, la violence faite aux femmes. Et c'est ce même choix encore que Wajdi Mouawad refaisait en amorçant les répétitions du Cycle des femmes quelques jours à peine avant le tumulte provoqué par ce que l'on a appelé ici «l'affaire Cantat».

Ce Cycle des femmes, c'est en principe l'amorce aussi du début de la fin de «la période théâtre» de la vie de Wajdi Mouawad. Rappelons qu'il nous annonçait, à son arrivée au Théâtre français du CNA, vouloir passer à autre chose, l'écriture, après la mise en scène des sept tragédies de Sophocle. Voici les trois premières: Les Trachiniennes, Antigone, Électre.

Bon. Mais on sait maintenant qu'il est loin d'être certain que l'on verra Le Cycle des femmes ici; aujourd'hui, quatre jours avant que Wajdi Mouawad annonce s'il jouera au TNM et au Théâtre français du CNA sans Bertrand Cantat, rien n'est moins sûr. Il y a pourtant l'espace nécessaire pour que cela devienne possible. Avec un maximum de bonne volonté...

D'un côté, on vient d'apprendre que l'on peut jouer Le Cycle des femmes sans la présence physique de Bertrand Cantat puisqu'il vient de faire savoir qu'il ne sera pas de la distribution lors de la création du spectacle au Festival d'Avignon «par respect pour la famille Trintignant». C'est un élément majeur dans la réflexion de Wajdi Mouawad; ce qui est possible là-bas peut l'être ici, même pour des raisons différentes. On notera d'ailleurs que l'on savait peu de choses sur la participation de Cantat au spectacle avant le point de presse du TNM, vendredi dernier. On y a appris, presque accessoirement étant donné le climat, que Cantat allait faire «pulser» le choeur de Sophocle sur des accents rock contemporains en signant la trame musicale du spectacle et qu'il est aussi membre de ce choeur omniprésent jouant le rôle essentiel de la voix de la communauté... ce qui est plutôt ironique, on en conviendra. N'empêche qu'on veut entendre battre ce choeur!

De l'autre, le débat enclenché par «l'affaire Cantat» continue de susciter les prises de position d'à peu près tout le monde y compris de certaines vedettes locales petites et grandes. L'«affaire» n'est pas classée, loin de là: passez un peu de temps avec des amis, et vous verrez que la discussion est loin d'être close. Elle met en jeu beaucoup de choses: la violence faite aux femmes d'abord, bien sûr, mais l'administration de la justice aussi, le poids de la culture dans la vie sociale et la réinsertion des criminels qui ont purgé leur peine qu'ils soient plombiers, avocats ou chanteurs rock. Il faudra plusieurs campagnes du Conseil du statut de la femme pour arriver à un tel degré de sensibilisation des masses.

Même si, avec le temps, on se rendra probablement compte que l'on a plutôt mal posé le problème dès le départ et même si, contrairement à ce que croient ceux qui calculent d'abord en pixels et en bits, le théâtre vient de faire la preuve qu'il peut encore déclencher les passions en plein XXIe siècle. Ici même, maintenant; «here and now». Presque «comme dans le temps»... C'est bon signe.

Un signe du moins qui, souhaitons-le-nous, devrait persuader Wajdi Mouawad de faire traverser les grandes eaux à son Cycle des femmes.

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En vrac
  • Demain à 17h, à l'Espace Go, l'équipe de Jeu lancera officiellement son plus récent numéro consacré à la transmission, pour ne pas dire à la relève à l'intérieur des compagnies. Le sujet est passionnant et tout à fait d'actualité puisque 25, 30 et même 35 ans après leur création, plusieurs compagnies en sont à se renouveler. Assurer la pérennité d'un mandat ne va pas toujours de soi; certaines passations de pouvoir se font toutes seules, d'autres moins. Y a-t-il une façon de procéder plus efficace qu'une autre? Paul Buissonneau et Éric Jean, Denis Marleau et Stéphanie Jasmin de même que Claude Poissant et Patrice Dubois participent à la réflexion dans ce Jeu 138 déjà en kiosque. Notez que pour l'occasion, on procédera aussi à l'Espace Go à «une grande braderie d'anciens numéros de Jeu vendus au poids».
  • Dans le cadre des Rencontres théâtre ados (RTA) dont on vous parlait la semaine dernière, on propose jeudi une expérience de marionnettes extrêmes. Il suffit d'enfermer ensemble dans un local de répétition trois artistes français et trois autres, québécois ceux-là, avec bien sûr des marionnettes qui ne se connaissent pas; laissez mijoter ensuite pendant quelques jours. Voyez le résultat le jeudi 14 avril à 14h45 à la Maison des arts de Laval. On réserve au 450 682-7223.
  • «Entre gargantuesques supercheries et mises à nu vulnérables et sensibles, qu'est-ce qui est vrai dans le spectacle?» Ainsi se présente le collectif Le P.I.Q.U.A.N.T (pour Projet indisciplinaire québécois utilisant les arts nécessaires à son travail). Formé de gens d'horizons aussi divers que la danse, le théâtre, la musique classique et le mouvement, le collectif proposera trois représentations seulement à l'Usine C (les 15 et 16 avril à 18h et le 17 avril à 16h) d'Éponyme (Fake Fiction), un spectacle qui a reçu le Prix de la création francophone du Fringe 2009. Marie Béland, Sophie Cadieux, Guillaume Girard, Hugo Gravel, Frédéric Lambert, Anne Thériault et Martin Vaillancourt vous attendent impatiemment.

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