Franc jeu

Ils se prétendent surpris, poussent les hauts cris, mais les chefs des partis d'opposition à Ottawa n'ont rien appris de neuf vendredi quand Stephen Harper a dévoilé son programme et confirmé qu'il envisageait réduire les dépenses de programmes d'Ottawa de quatre milliards par année. Ses intentions étaient écrites noir sur blanc dans le budget du 22 mars dernier.

Ce n'est pas parce que ce projet d'«examen stratégique et fonctionnel» était enterré dans quelques paragraphes et que tout le monde a négligé de l'attaquer que cela en fait aujourd'hui une surprise. Le budget disait même que l'examen en question pourrait contribuer à atteindre l'équilibre budgétaire un an plus tôt que prévu, ce que M. Harper a répété vendredi.

Ce plan de réduction a peu retenu l'attention, en mars, parce qu'un budget n'étant pas un programme électoral, le gouvernement n'en avait pas tenu compte dans ses prévisions à long terme. Une fois en campagne, cependant, plus rien n'empêche les conservateurs d'intégrer leurs aspirations à leurs calculs, de présenter ces derniers comme des certitudes et ainsi de se dégager une marge de manoeuvre permettant de financer leurs promesses. Une plate-forme est, après tout, un document de vente.

Mais la manoeuvre a son revers. Elle exige du chef conservateur qu'il explique comment il parviendra à ses fins plutôt que de minimiser à outrance l'impact de l'opération. Depuis vendredi, il laisse croire que quatre milliards d'économies récurrentes par année sont une somme modeste, qu'aucun programme important n'écopera, que les départs à la retraite et l'attrition dans la fonction publique permettront d'atteindre une bonne partie de la cible et que des gains d'efficacité dans l'administration de l'État devraient faire le reste.

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Quatre milliards peuvent sembler peu de chose pour un gouvernement qui dépense plus de 245 milliards par année. Mais l'examen stratégique ne vise pas toutes ces dépenses. Les transferts aux particuliers et aux provinces sont exemptés. Seules les dépenses directes de programmes votées par le Parlement seront touchées. Elles totalisent 80 milliards par année, ce qui veut dire qu'elles seront réduites de 5 %.

Et ce que ne dit pas M. Harper est que cette cible de quatre milliards est un minimum. Ce sont les fonctionnaires du ministère des Finances présents au huis clos du budget qui l'ont dit. Ils ont expliqué que chaque ministère devrait, au cours des douze prochains mois, soumettre au Conseil du Trésor deux scénarios de compressions, le premier représentant 5 % de leurs dépenses et le second, 10 %. Cela veut donc dire qu'on pourrait envisager jusqu'à 8 milliards de réductions.

Voilà une très grosse bouchée que M. Harper justifie en disant que cela fait quinze ans que le gouvernement n'a pas procédé à pareil examen. Un argument étrange quand on sait que, depuis l'élimination du déficit au milieu des années 1990, le gouvernement a souvent demandé à des ministères de revoir leurs programmes afin de dénicher des économies. Les conservateurs en ont fait un exercice annuel depuis 2007, ce dont ils se vantaient encore dans le dernier budget. À la fin mars, ils disaient que les économies récurrentes ainsi obtenues atteindraient 2,8 milliards par année en 2014-2015.

Le nouvel «examen stratégique et fonctionnel» a ceci de différent qu'il met tous les ministères à contribution et sans exception. Même ceux qui ont donné au cours des dernières années (sans qu'on puisse nous dire comment cependant) devront pousser à la roue. Et cela s'ajoutera à l'effort qu'ils doivent déjà tous faire pour absorber les hausses de salaire des fonctionnaires à l'intérieur de budgets de fonctionnement gelés depuis un an. Dans ce contexte, il est difficile de croire que des programmes ne passeront pas à la trappe.

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Il n'y a pas que les conservateurs qui doivent répondre aux questions suscitées par les chiffres inscrits dans leur plate-forme. Michael Ignatieff a promis d'indemniser le Québec pour l'harmonisation des taxes de vente fédérale et provinciale, mais il n'a rien prévu dans son plan financier pour éponger la facture de 2,2 milliards. Son entourage expliquait que si les conservateurs le promettaient, c'est qu'ils avaient prévu les fonds nécessaires dans leur cadre financier, celui-là même sur lequel les libéraux disent s'être appuyés. On sait maintenant que les conservateurs comptent procéder à des compressions budgétaires pour payer la facture de l'harmonisation des taxes de vente. Est-ce que Michael Ignatieff fera de même?

M. Harper, de son côté, persiste à déformer les faits entourant l'achat des avions F-35 et à minimiser la facture qui pourrait attendre le Canada. Il a encore affirmé vendredi que le Canada avait signé un «contrat» pour l'acquisition de ces chasseurs qui nous protégeait contre une flambée des coûts. Le Canada n'a pas signé de contrat, mais seulement une lettre d'intention qui peut être annulée sans entraîner de pénalité financière. Le contrat ne sera signé, s'il l'est, que lorsque sera connu le prix unitaire de cet avion, dont on ne peut donc pas être protégé. Et les retombées industrielles que le Canada engrange déjà ne découlent pas de cet éventuel contrat, mais de notre participation au développement de l'appareil, sans obligation d'achat.

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mcornellier@ledevoir.com
4 commentaires
  • Jean de Cuir - Abonné 11 avril 2011 06 h 21

    Incapables?

    Tiens, les conservateurs disent n' importe quoi alors. Pourtant c'est si facile de chiffrer, il suffit de définir les critères. Il semble que les conservateurs en sont incapables. Merci pour cette clarification! Répondront-ils ou ce sera le jeu de la pirouette?

  • Socrate - Inscrit 11 avril 2011 09 h 55

    Broues

    NPD = 50M$ de dépenses sur 4 ans
    Libéraux = 21 M$ de dépenses sur 4 ans

    Conservateurs = - 11 M$ de dépenses sur 4 ans.

    Déficit net si Coalition = 60 M$ environ sur 4 ans
    Gain net si Harpeur majoritaire = 11 M$ sur 4 ans

    Votez pour vous-mêmes Messieurs-Dames

  • Pierre Rousseau - Abonné 11 avril 2011 11 h 34

    Référendum

    Les libéraux comptent probablement, du moins en partie, sur le fait que la Colombie-Britannique va tenir un référendum cet été sur la TVH et il est probable que les gens vont voter contre la TVH et que la province devra rembourser au fédéral environ 1,5 milliards $ qu'elle avait reçu pour harmoniser ses taxes de vente.

  • Roland Berger - Inscrit 11 avril 2011 12 h 28

    Enseigner à mentir

    Si on enseignait aux écoliers à mentir à la manière des partis politiques, ils riraient plus tard aux éclats devant la pluie de promesses électorales dont ils arrosent.
    Roland Berger