Le sens du devoir

L'empressement démagogique avec lequel le chef de l'ADQ, Gérard Deltell, s'est emparé de l'affaire était certainement déplorable. De toute évidence, il a voulu refaire le coup des accommodements raisonnables, qui avaient offert une véritable planche de salut à Mario Dumont en 2006.

Il est vrai que, contrairement à son prédécesseur qui, de son propre aveu, était un libéral dans l'âme, M. Deltell a toujours été un conservateur. Cet ancien journaliste, qui sait parfaitement comment mettre le feu aux poudres, a clairement voulu profiter de l'indignation suscitée par l'annonce de la venue du rockeur français, mais il la ressentait sans doute lui-même.

Cette diabolisation d'un homme qui a purgé sa peine après avoir involontairement tué sa femme témoigne peut-être d'un moralisme dépassé aux yeux de certains, mais il demeure qu'une grande partie de la population a été sincèrement outrée d'apprendre sa participation à un spectacle où il est précisément question de la violence faite aux femmes.

Après le traumatisme causé à la société québécoise par le drame de l'École polytechnique, commémoré chaque année, il est un peu étonnant que la directrice du TNM, Lorraine Pintal, ait été prise à ce point au dépourvu par l'ampleur du tollé. Ce serait une erreur d'y voir simplement une apologie de la loi et de l'ordre. Si Bertrand Cantat avait accidentellement tué son frère dans une bagarre, on n'aurait pas fait un tel plat.

Le plus navrant dans cette histoire est la façon dont le gouvernement Charest s'est défilé. On conviendra aisément que la question était politiquement délicate, mais faire des choix moraux fait aussi partie des responsabilités d'un gouvernement. Pourquoi ne pas avoir rappelé l'ADQ à l'ordre, comme M. Charest l'avait fait jadis en dénonçant les excès du «dumontisme»? Si le droit à la réhabilitation fait réellement partie des «valeurs québécoises», il avait le devoir de le dire plutôt que de laisser hurler les loups.

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Tout en se réjouissant du retrait du «meurtrier Cantat», Gérard Deltell a voulu y voir «un véritable constat d'échec» pour la ministre Christine St-Pierre, qui aurait manqué à son devoir envers les femmes. Dans les circonstances, elle est cependant allée aussi loin qu'elle le pouvait. À la fois responsable de la Culture et de la Condition féminine, elle se retrouvait dans une situation impossible. Même si le choix de Bertrand Cantat semblait relever de la provocation, l'État n'a pas à discuter les choix d'un metteur en scène.

C'est le ministre de la Justice qui aurait dû se prononcer quand le chef de l'ADQ l'a interpellé à l'Assemblée nationale. Sans grande surprise, Jean-Marc Fournier s'est plutôt réfugié derrière le sacro-saint partage des compétences pour refiler la patate chaude à Ottawa. Cet ardent fédéraliste a dû se féliciter encore une fois que le Québec ne soit qu'une simple province.

Le seul des quatre partis représentés à l'Assemblée nationale dont le féminisme fait explicitement partie des principes fondamentaux, Québec solidaire, a également été le premier à défendre le droit de Bertrand Cantat à une pleine réhabilitation.

La réaction du PQ a été plus tardive, mais son porte-parole en matière de culture, Yves-François Blanchet, a néanmoins dénoncé «la récupération politique un peu grossière» de l'affaire par l'ADQ. «Bertrand Cantat a été jugé dans un État de droit. Il a purgé sa peine. On ne refera pas son procès, même si on a un malaise», a-t-il déclaré, ajoutant que lui-même ne se priverait pas d'assister au spectacle. On n'en demandait pas plus à M. Fournier, qui a manqué une belle occasion de se donner un peu de stature. Que voulez-vous, on ne se refait pas.

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Certes, en vertu de la Constitution, la responsabilité de décider qui peut entrer au Canada relève du gouvernement fédéral et il est clair qu'il aurait refusé de consentir une exception aux dispositions de la Loi sur l'immigration en faveur de Bertrand Cantat.

Le respect des compétences fédérales n'a cependant jamais empêché le Québec de donner son avis. À plusieurs reprises, il est intervenu auprès d'Ottawa en faveur de réfugiés qu'il souhaitait accueillir, quitte à faire une entorse aux règles.

Pendant des années, aussi bien le gouvernement Bourassa que celui de René Lévesque ont systématiquement refusé de poursuivre les cliniques d'avortement, même si le Code criminel canadien les interdisait toujours.

Si les décisions d'Ottawa dans les domaines qui relèvent entièrement de sa juridiction sont à ce point indiscutables, il faudrait accepter sans rechigner que les déchets nucléaires de l'Ontario empruntent le Saint-Laurent.

Le problème avec l'affaire Cantat, c'est qu'elle exigeait du gouvernement Charest un sens du devoir moral. S'il y a une chose qui lui a manqué depuis huit ans, c'est bien cela.

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