Au nom de l'art

D'abord, relevons la tentative de banalisation du geste de Cantat dès l'annonce de sa présence au TNM. On a écrit dans ces pages que le chanteur français avait été «mêlé à une sombre affaire de violence conjugale», ailleurs qu'il s'agissait d'un «crime passionnel», d'un «homicide involontaire» en insistant sur l'épithète. D'autres dénoncent les hordes médiatiques, gardiennes de la morale, les réactionnaires vengeurs sans esprit de pardon lorsque ce ne sont pas les féministes amazones qui se déchaîneraient.

Bref, on choisit son camp. Celui des «ouverts d'esprit» contre les moralisateurs fouettards et arriérés. On a eu droit aussi à un cours de philosophie du théâtre, «ce lieu idéal pour exorciser nos pulsions destructrices, la part d'ombre qui nous habite tous», selon la déclaration de la directrice du TNM. L'acteur Richard Thériault nous a donné une leçon de morale, bien qu'il doive s'en défendre, en déclarant: «Est-ce parce que des gens ont commis des gestes dramatiques [sic] avec lesquels on est socialement en désaccord [sic] qu'il n'y a pas de pardon possible?» On pourrait répondre que pisser en public dans une assemblée conservatrice est un geste dramatique, mais que tuer à coups de poing sa compagne est un geste d'immoralité absolue et non pas un trait culturel d'une société donnée.

La présence de Cantat sur scène posait le problème de la rupture d'une des lois du théâtre, à savoir la re-création de la réalité. Le théâtre peut être «le lieu idéal pour exorciser nos pulsions destructrices», mais à la condition que le spectateur sache que les acteurs sur scène jouent un rôle. C'est conforté par ce sentiment du jeu, du faire semblant, que l'on peut sans danger pour soi s'identifier aux personnages, même les plus vils. La présence de Bertrand Cantat sur scène ramènerait tous les personnages dans la réalité et ce faisant ferait éclater l'acte même de la création.

Plutôt que de demeurer dans le fantasme, ce lieu moralement neutre, inoffensif pour autrui, mais d'abord pour soi, le spectateur devient incapable de subir la réalité. Les gens de théâtre si alarmés cette semaine alors qu'ils se drapaient dans l'immunité artistique n'ont peut-être pas conscience que le passage à l'acte d'un acteur, la traversée du miroir pour reprendre une expression de la psychologie des profondeurs, brise les codes théâtraux. On peut supporter la douleur d'Oedipe sur scène comme spectateur à la condition d'être convaincu que l'acteur qui incarne le héros tragique n'a pas lui-même tué son père et épousé sa propre mère.

Wajdi Mouawad, enfermé dans son silence de créateur socialement incompris, a lui aussi franchi la frontière en décidant de mettre en scène son ami au nom d'une réinsertion sociale mal comprise. Wajdi Mouawad traverse donc le miroir et cette transgression le dépossède de son élan créateur. Si l'écriture est pour lui une catharsis, il ne peut pas se transformer dans sa création en travailleur social ou thérapeute de ses amis. Le théâtre n'est pas un centre de réinsertion sociale pour les criminels, sauf en tant que spectateurs.

À ses risques et périls, Wajdi Mouawad est devenu de ce fait controversé en dehors de son oeuvre qu'un public théâtral vénère en se laissant emporter par ses propres démons, son attirance pour les abysses et les sentiments innommables et terrifiants. Cette erreur de casting ne sera peut-être pas sans conséquence pour celui qui, à ce jour, n'a connu que les hommages et les encensements.

Quant à la notion de pardon, l'on remarquera qu'elle relève autant du droit que de la morale. Bertrand Cantat a payé son crime selon les règles du droit. Il a purgé sa peine. Au nom de quel mécanisme peut-on affirmer que l'on doive tourner la page? En mettant à mort sa compagne, saoul ou drogué, involontairement (la plupart des crimes conjugaux sont des homicides involontaires et on a envie d'ajouter: «Et après?»), Bertrand Cantat a concrétisé un noir désir. Il est libre de circuler, de respirer, de chanter si un public est demandeur. C'est cela le pardon. Pour les hordes de réactionnaires que nous sommes censés être, son geste est ineffaçable. À ce jour, Bertrand Cantat n'a jamais exprimé de remords public, laissant croire de la sorte qu'il fut victime de sa passion, de l'alcool, de la drogue et de la violence provocatrice de sa compagne Marie.

Enfin, qu'on nous permette d'être atterrée par plusieurs réactions d'une extrême violence de la part de gens pour qui la défense de Bertrand Cantat et de son droit d'être pardonné ressemble à une tentative plus ou moins consciente d'atténuer les gestes de violence conjugale.

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denbombardier@videotron.ca

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