Au nom de l'art

Le TNM a changé son fusil d'épaule vendredi à la suite de la tourmente provoquée par la présence de Bertrand Cantat sur sa scène et après que le chanteur de rock eut déclaré forfait sur scène à Avignon. Néanmoins, nous sommes redevables à Wajdi Mouawad et à Lorraine Pintal d'avoir, par leur décision de programmer une trilogie adaptée de Sophocle en y incluant la présence du chanteur, assassin de sa compagne «adorée» Marie Trintignant, suscité un vrai débat comme on en a peu au Québec. Qu'est-ce qu'un artiste? Qu'est-ce que le théâtre? Qu'est-ce que le pardon? Voilà à quelles réflexions l'on a été conviés.

D'abord, relevons la tentative de banalisation du geste de Cantat dès l'annonce de sa présence au TNM. On a écrit dans ces pages que le chanteur français avait été «mêlé à une sombre affaire de violence conjugale», ailleurs qu'il s'agissait d'un «crime passionnel», d'un «homicide involontaire» en insistant sur l'épithète. D'autres dénoncent les hordes médiatiques, gardiennes de la morale, les réactionnaires vengeurs sans esprit de pardon lorsque ce ne sont pas les féministes amazones qui se déchaîneraient.

Bref, on choisit son camp. Celui des «ouverts d'esprit» contre les moralisateurs fouettards et arriérés. On a eu droit aussi à un cours de philosophie du théâtre, «ce lieu idéal pour exorciser nos pulsions destructrices, la part d'ombre qui nous habite tous», selon la déclaration de la directrice du TNM. L'acteur Richard Thériault nous a donné une leçon de morale, bien qu'il doive s'en défendre, en déclarant: «Est-ce parce que des gens ont commis des gestes dramatiques [sic] avec lesquels on est socialement en désaccord [sic] qu'il n'y a pas de pardon possible?» On pourrait répondre que pisser en public dans une assemblée conservatrice est un geste dramatique, mais que tuer à coups de poing sa compagne est un geste d'immoralité absolue et non pas un trait culturel d'une société donnée.

La présence de Cantat sur scène posait le problème de la rupture d'une des lois du théâtre, à savoir la re-création de la réalité. Le théâtre peut être «le lieu idéal pour exorciser nos pulsions destructrices», mais à la condition que le spectateur sache que les acteurs sur scène jouent un rôle. C'est conforté par ce sentiment du jeu, du faire semblant, que l'on peut sans danger pour soi s'identifier aux personnages, même les plus vils. La présence de Bertrand Cantat sur scène ramènerait tous les personnages dans la réalité et ce faisant ferait éclater l'acte même de la création.

Plutôt que de demeurer dans le fantasme, ce lieu moralement neutre, inoffensif pour autrui, mais d'abord pour soi, le spectateur devient incapable de subir la réalité. Les gens de théâtre si alarmés cette semaine alors qu'ils se drapaient dans l'immunité artistique n'ont peut-être pas conscience que le passage à l'acte d'un acteur, la traversée du miroir pour reprendre une expression de la psychologie des profondeurs, brise les codes théâtraux. On peut supporter la douleur d'Oedipe sur scène comme spectateur à la condition d'être convaincu que l'acteur qui incarne le héros tragique n'a pas lui-même tué son père et épousé sa propre mère.

Wajdi Mouawad, enfermé dans son silence de créateur socialement incompris, a lui aussi franchi la frontière en décidant de mettre en scène son ami au nom d'une réinsertion sociale mal comprise. Wajdi Mouawad traverse donc le miroir et cette transgression le dépossède de son élan créateur. Si l'écriture est pour lui une catharsis, il ne peut pas se transformer dans sa création en travailleur social ou thérapeute de ses amis. Le théâtre n'est pas un centre de réinsertion sociale pour les criminels, sauf en tant que spectateurs.

À ses risques et périls, Wajdi Mouawad est devenu de ce fait controversé en dehors de son oeuvre qu'un public théâtral vénère en se laissant emporter par ses propres démons, son attirance pour les abysses et les sentiments innommables et terrifiants. Cette erreur de casting ne sera peut-être pas sans conséquence pour celui qui, à ce jour, n'a connu que les hommages et les encensements.

Quant à la notion de pardon, l'on remarquera qu'elle relève autant du droit que de la morale. Bertrand Cantat a payé son crime selon les règles du droit. Il a purgé sa peine. Au nom de quel mécanisme peut-on affirmer que l'on doive tourner la page? En mettant à mort sa compagne, saoul ou drogué, involontairement (la plupart des crimes conjugaux sont des homicides involontaires et on a envie d'ajouter: «Et après?»), Bertrand Cantat a concrétisé un noir désir. Il est libre de circuler, de respirer, de chanter si un public est demandeur. C'est cela le pardon. Pour les hordes de réactionnaires que nous sommes censés être, son geste est ineffaçable. À ce jour, Bertrand Cantat n'a jamais exprimé de remords public, laissant croire de la sorte qu'il fut victime de sa passion, de l'alcool, de la drogue et de la violence provocatrice de sa compagne Marie.

Enfin, qu'on nous permette d'être atterrée par plusieurs réactions d'une extrême violence de la part de gens pour qui la défense de Bertrand Cantat et de son droit d'être pardonné ressemble à une tentative plus ou moins consciente d'atténuer les gestes de violence conjugale.

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denbombardier@videotron.ca
20 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 9 avril 2011 08 h 27

    Tracer de l'actualité la trajectoire

    Tout a-t-il commencé platement le 4 avril, quand dans Le Devoir on annonçait "en primeur" et sur un ton plutôt guilleret qui aurait pu aussi bien passer inaperçu, que Bertrand Cantat, après "ses démêlés avec la justice française" pour "une sombre histoire de violence conjugale" serait sur les planches du TNM?
    Mais, le jour même, premier commentaire sur le site sous la nouvelle, une lectrice allumée soulevait les euphémismes.

    Ici madame Bombardier passe un peu vite sur ce coeur des événements, elle le banalise elle-même avant de partir dans sa grande envolée.

    Le débat a (commodément?) pris une tournure morale, mais il aurait pu en prendre une autre: la banalisation dans les médias de la violence qui est faite aux femmes, en écho à une certaine mythification actuelle du personnage masculin qui serait incompris (la veille du 8 mars 2011, une entrevue publiée dans le Devoir avec Anthony Synnott qui a écrit un livre visant "à glorifier les hommes" avait suscité aussi beaucoup de controverse et le tout jugé de très mauvais goût par plusieurs).

    Et tous les palabres journalistiques qui ont suivi cette annonce sur B.Cantat, permettant au fond de donner libre cours à tout un chapelet de clichés sur la présumée incompréhension du citoyen moyen du grand art, ne visent-ils pas bêtement à faire oublier que les médias, sauf la vigilance des lecteurs et auditeurs, pourraient bien nous créer sur mesure notre réalité?

  • lephilosophe - Inscrit 9 avril 2011 09 h 09

    Mimesis

    Les codes théâtraux dont Madame Bombardier parlent sont ceux d'un théâtre confortable, aseptisé, bourgeois quoi! Car la mimesis théâtrale ne prend sa force précisément que lorsque qu'elle traverse le quatrième mur et contamine le réel. Là est la mise en danger d'une société, de ses valeurs, de sa représentation d'elle-même. Là le théâtre devient vertige pour toute une société. C'est aussi et surtout ça la fonction du théâtre, sa fonction sociale qui va au-delà du simple divertissement que réclame Madame Bombardier. Et Mouawad a posé de front la question de la rédemption, du pardon, dans notre société qui se dit «ouverte», «tolérante».

    Bernard Gadoua

  • Dominique Châteauvert - Inscrite 9 avril 2011 10 h 44

    Lumineux!

    L'explication de la traversée du miroir explique bien la révolte de l'esprit face à ce qui ressemblait à un "détournement de théâtre".

    Il est maintenant facile de comprendre pourquoi les personnes sensibilisées à la catastrophe sociale que constitue le violence conjugale ne pouvaient y assister sans ressentir un profond malaise.

    Merci Mme Bombardier

  • Alain Lavoie - Inscrit 9 avril 2011 10 h 48

    Mimesis

    Très bonne intervention de Bernard Gadoua (dit "le philosophe" à 09h09) : le vrai théâtre justement, au risque même de la douleur, consiste à mettre à nu les contradictions de la société et dénoncer ses faux-semblants de bonne conscience. De ce côté, toute cette semaine qui s'achève, on aura été servi royalement jusqu'à la nausée.

  • erixalain - Abonné 9 avril 2011 10 h 49

    Commentaire sur notre société qui se dit «ouverte», «tolérante»

    Au-delà de la portée philosophique du théâtre, n'y a-t-il pas un jugement de notre société quand vous placez entre guillemets les mots ouverte et tolérante, parce que Mouawad nous pose cette question de front, ou lui a le courage de nous poser cette question sur la rédemption?

    J'aime l'éditorial de Josée Boileau du 7 avril dernier. À mon avis on peut dire que nous sommes une société ouverte et tolérante et qu'à la fois, on a peut-être droit à l'hésitation et au refus, parce que nous sommes pas prêts, ou parce que ce n’est tout simplement pas acceptable.

    Un lecteur soulignait que la réhabilitation doit s'appliquer autant aux pompiers qu'aux artistes. Soit. Le hic est que les pompiers que nous sommes, sauf ceux des calendriers, ne cherchons pas à tout prix le regard l’ouïe des autres. Par la logique marchande que l’on connaît plusieurs artistes nous sont souvent imposés.

    Et ce titre d'artiste dans nos sociétés revêt un caractère d'élite quand ceux qui le portent deviennent vedettes, que ce soit dans le monde du sport, du cinéma, de la chanson et du théâtre. Ce statut comporte des obligations, à mon avis. Mouawad et Cantat comme les autres. On leur prête quand on ne les paie pas pour les entendre, plusieurs tribunes. C’est un privilège que peu d’entre nous avons. Je veux bien être dérangé dans mes a prioris et c'est ce que j'apprécie le plus du théâtre. Mais seulement quand je peux faire la différence entre le propos et ceux qui le soutiennent : auteur, metteur en scène, comédiens, acteurs, etc. Je m'en excuse, là est ma limite.

    Quant à Cantat, il peut avoir le courage de travailler à sa rédemption par lui-même, il connaît la machine. J'arrive difficilement à ne pas penser que Mouawad ne se sert pas de sa renommée pour réhabiliter un ami à lui. Ce que je trouve discutable, et je constate que je ne suis pas le seul. Et je ne crois pas que nous sommes pour autant fermés et intolérants.