Le «verdissement» de la société est-il un projet hypocrite ?

En 2004, 5,2 millions de véhicules (dont 3,8 pour la promenade) ont été immatriculés au Québec, selon la Société de l’assurance automobile. Une vague verte plus tard, en 2010, ce nombre d’immatriculations est en hausse, à 5,9 millions. Rappelons que le transport est une source importante de production de gaz à effet de serre.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En 2004, 5,2 millions de véhicules (dont 3,8 pour la promenade) ont été immatriculés au Québec, selon la Société de l’assurance automobile. Une vague verte plus tard, en 2010, ce nombre d’immatriculations est en hausse, à 5,9 millions. Rappelons que le transport est une source importante de production de gaz à effet de serre.

Le pavé dans la mare peut parfois être lancé de très loin. Au début de cette semaine, le Süddeutsche Zeitung de Munich, en Allemagne, a posé la question qui agit là où ça fait mal: peut-on concilier un style de vie occidental tout en respectant l'environnement?

Sous la plume du journaliste Johan Schloemann, le quotidien s'inspire de la poussée actuelle des verts sur la scène politique locale afin d'apporter un léger décalage à la réflexion environnementale. Au pays d'Angela Merkel, cette force va en effet chercher 20 % des suffrages dans les petites villes et 40 % dans les grandes, tout comme dans les centres universitaires, cristallisant du coup, selon le zeitung, les incohérences et paradoxes qui, là-bas comme ailleurs, accompagnent le foisonnement d'un discours écologisant dans plusieurs strates de la société.

«Le vert est en passe de s'imposer comme l'expression contemporaine des contradictions qui frappent aujourd'hui le monde occidental un tant soit peu éclairé, peut-on lire. Pour le dire autrement: l'heure est à l'hypocrisie» pour des milliers de pollueurs qui cherchent à composer avec leur malaise existentiel en plaçant un bulletin de vote dans une urne.

C'est normal, poursuit le quotidien. Le mode de vie urbain — une condition qui s'applique à la grande majorité des habitants des pays développés — entre très difficilement dans le cadre du développement durable. La faute à qui, la faute à quoi? Au grand principe de mobilité qui sied si bien à la ville, à l'étalement qui s'accompagne d'allers-retours entre centre et banlieues, à l'abondance des choix et des produits auxquels cet environnement expose, aux voyages en avion — pour passer d'un milieu urbain à un autre...

Le confort

Le confort qui a participé à l'évolution de l'humain urbanisé est également montré du doigt: chauffage central en hiver, climatisation en été et eau chaude à longueur d'année, pour éviter de frissonner sous la douche quand on utilise ce shampooing au beurre de karité importé d'Afrique de l'Ouest qui rend les cheveux si doux.

«Tout cela devrait être largement revu à la baisse, écrit Schloemann, si la société faisait effectivement le choix radical de la durabilité», faute de quoi toute tentative de «vendre le verdissement de notre mode de vie commun tel un tournant majeur vers un changement global» ne serait finalement qu'une hypocrisie structurelle de notre modèle social, estime le quotidien du sud de l'Allemagne. Celui-ci évoque même, en matière d'écologie, un «doux terrorisme de la vertu» dont le pays qui a fait naître Nietzsche, Nina Hagen et la Volkswagen n'a certainement pas le monopole.

Apparences vertes

On s'entend: dans les dernières années, la redondance — parfois agaçante — des appels au vert a eu effectivement du bon en amenant le modèle économique dominant à se questionner un peu, mais pas trop, sur ses propres dérives. Les comportements individuels changent aussi, comme en témoigne à l'épicerie la multiplication des produits verts qu'une frange grandissante de consommateurs adopte et enfouit désormais dans ses sacs réutilisables. Avant de mettre les emballages de tous ces produits dans des bacs de recyclage.

L'augmentation du nombre de trajets effectués en transport en commun à Montréal entre 2009 et 2010 complète ce tableau, qui est toutefois loin, quoi qu'en disent les bien-pensants de l'écologie, d'exprimer un goût profond pour le développement durable, le respect de l'environnement et le souci de laisser aux générations montantes une planète plus propre.

Le réel est certainement plus cru. Début mars, Statistique Canada en a fait la démonstration avec un rapport sur les comportements verts des Canadiens. Oui, dans les dernières années, les thermostats électroniques pour réduire la consommation d'électricité, les chasses d'eau et pommeaux de douche à faible débit se sont multipliés.

Oui, 35 % des ménages utilisent désormais des ampoules fluocompactes — même si leur impact positif sur l'environnement n'est pas totalement démontré — et 6 % de la population a même diminué sa consommation d'eau en bouteille depuis 2007. Mais tous ces changements ont été motivés surtout par des considérations financières et très peu pour des raisons environnementales, indique le rapport relayé il y a quelques semaines par The Globe and Mail.

Dur coup pour le grand projet social: le vert plaît quand il s'accompagne d'incitatifs économiques, qu'il permet d'économiser et ne bouleverse pas trop les habitudes et le confort. Bref, en prétextant souvent le «nous», c'est finalement le «je» qui domine.

«C'est la nature humaine, résume dans les pages du quotidien de Toronto Suzanne Shelton, présidente d'un groupe de recherche et de marketing aux États-Unis. Il est tout simplement difficile de signer un chèque aujourd'hui qui va profiter plus tard à des personnes d'une autre génération...» Surtout dans les milieux urbains où l'individualisme a largement fait perdre le sens du collectif qui, pourtant, est un préalable à l'inscription des comportements humains dans une véritable logique de développement durable.

Un symbole dans la crasse


La contradiction et le paradoxe sont évidents. Ces concepts trouvent aussi leur expression en ce moment à Montréal, où les Bixi se préparent à faire leur apparition pour une nouvelle saison de vélo en libre-partage à la sauce montréalaise. Symbole par excellence de l'engagement du citadin pour un avenir vert, ces vélos vont être placés la semaine prochaine dans les supports que la société gestionnaire est en train d'installer dans plusieurs rues... bien souvent sans prendre la peine d'enlever à l'endroit choisi le verre brisé, les papiers souillés, les restes de circulaires, les excréments canins, les divers emballages qui traînaient le long du trottoir. Prendre soin de l'environnement, oui, mais pas quand il est immédiat.

Le principe s'appliquerait aussi ailleurs. Dans les sondages, le vert trouve un écho favorable chez les deux tiers des consommateurs qui embrassent aussi facilement des causes environnementales, s'opposent à l'électricité au gaz ou au nucléaire ou militent pour le transport en commun... tout en étant un peu hypocrites, d'ailleurs. Un doute? En 2004, 5,2 millions de véhicules (dont 3,8 pour la promenade) ont été immatriculés au Québec, selon la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ). Une vague verte plus tard, en 2010, ce nombre d'immatriculations est en hausse, désormais à 5,9 millions. Rappelons, comme des groupes de pression l'ont fait depuis des années, que le transport est une source importante de production de gaz à effet de serre.

Et là, il n'est pas nécessaire d'évoquer la consommation à la hausse d'aliments surtransformés — et donc plus énergivores —, l'augmentation des immatriculations de camions légers à la pollution lourde (300 000 de plus en six ans sur les routes), ou encore l'engouement des personnes motorisées pour les centres commerciaux nouveau genre qui encouragent l'étalement urbain au nom du confort et du pragmatisme et qui, en choeur, confirment ce que le Süddeutsche Zeitung de Munich met en lumière: en clamant qu'on est plus vert et en déchirant sa chemise pour le développement durable — et pour se donner bonne conscience —, finalement, c'est pour se faire oublier à nous-mêmes qu'on est juste un peu moins bruns et qu'on n'est pas prêts à composer avec les contraintes nécessaires pour espérer plus.

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10 commentaires
  • Mario Jodoin - Inscrit 9 avril 2011 11 h 10

    Supercherie

    «Dur coup pour le grand projet social: le vert plaît quand il s'accompagne d'incitatifs économiques, qu'il permet d'économiser et ne bouleverse pas trop les habitudes et le confort.»

    Comme vous le dites, les petits changements qui ont été adoptés, comme la généralisation de l'utilisation du sac réutilisable, ne peuvent modifier sensiblement l'empreinte écologique que nous laissons aux prochaines générations.

    Le discours ambiant qui affirme que les petits gestes peuvent avoir de grands impacts est une supercherie. Il en est de même de l'esprit de l'enquête de Statistique Canada sur les «comportements verts» que vous mentionnez. Bien sûr, si tout le monde faisait tout ce qui est recommandé, la situation serait un peu moins mauvaise, mais ne diminuerait qu'un peu l'impact de notre empreinte écologique.

    Si on veut vraiment laisser une planète habitable aux prochaines générations, cela prend une modification radicale de notre façon de vivre. Le renoncement à l'automobile individuelle et l'investissement massif dans les transports en commun serait un premier pas significatif...

  • Marc Donati - Abonné 9 avril 2011 12 h 24

    vivre en ville

    Je suis d'accord avec l'ensemble de l'argumentaire.
    Il a cependant un aspect de la réflexion qui a été mise de côté. Le fait que le mode de vie urbain peut diminuer notre empreinte écologique, entre autres et justement par le biais du transport. En ville, les déplacements sont plus courts et peuvent être pratiqués soit par transport actif ou en transport en commun. à la condition que ceux-ci soient facilement accessibles, efficaces, confortables et peu couteux, ce qui est loin d'être le cas en ce moment. De plus, l'espace occupé par un citadin est souvent plus restreint et mieux organisé, contrairement à la personne vivant en campagne ou en banlieue qui aura l'impression d'être plus proche de la nature, mais qui, en réalité, ne fait que davantage en profiter.
    Si la vie en ville (et dans sa périphérie) rime pour beaucoup de gens à un accès facile à la société de surconsommation, elle signifie davantage pour beaucoup de résidents des villes: un accès à une culture d'avant-garde et à un mode de vie davantage métissé et coopératif. J'ajouterais que c'est davantage la banlieue, ou plutôt le mode de vie de la banlieue qui, en cherchant à combiner les deux idéaux, c'est-à-dire l'espace de la campagne et la proximité de la ville, contribue davantage au pire.
    Donc, est-ce que notre volonté de verdissement est hypocrite? Oui, avec de nombreuses nuances. Là-dessus, vous mettez le doigt sur un bobo: ''le vert plait quand il s'accompagne d'incitatifs économiques.'' Et si nous cessions de voir l'écologie comme une vertu judéo-chrétienne? Dans certains milieux, on parle déjà de justice environnementale qui va de pair avec la justice économique et sociale, à savoir que le droit de jouir d'un environnement sain va de pair avec l'ensemble des droits humains. C'est en cessant de considérer que l'environnement est extérieur à nous que nous finirons par provoquer de véritables changements.

  • Socrate - Inscrit 9 avril 2011 19 h 11

    discours

    L'écologie se limite encore à des discours pour 80 %; ce qui en explique en partie le sur-place, pour ne pas dire une certaine indifférence quant aux pratiques réelles.

  • Francois Taylor - Inscrit 9 avril 2011 23 h 41

    Des distinctions s'imposent

    Le milieu urbain avec sa densité élevée est une manière écologique d'organiser notre habitat. Le bobo, c'est le 450 avec ses habitants qui, bon an mal an ajoutent 25,000 km a leur voiture chaque année...

    Le bixi c'est du cosmétique. Nos taxes qui servent à faire du spectacle poche.

    Taxer le pétrole et le plastique et utiliser ces revenus pour investir dans le transport en commun. L'augmentation des couts du transport rendra les options locales plus intéressantes.

    Il faut mettre fin au développement anarchique des banlieus. Il faut densifier le territoire déjà occupé.

  • Marthe Savoie - Abonnée 10 avril 2011 11 h 12

    Déception...

    Oui je suis déçue du peu d'engagement de certains à changer leurs habitudes. Et cela donne la possibilité aux politiciens de justifier leurs inactions et aux compagnies à continuer d'offrir des produits polluants. Par exemple à Québec il y a une tollé contre la construction d'une simple piste cyclable! Il faut dire que les radions locales font tout pour ridiculiser et dénigrer ceux et celles qui se déplacent en vélo et à pieds.

    Dans mon quartier, l'infrastructure pour piétons et cyclistes est inexistante aux abords du métro (Longueuil) et il est périlleux de s'y rendre dans un environnement où se déplacent autobus et autos, et où les motorisés de toutes sortes se disputent les voies d'accès pour les autoroutes et surtout l'accès au pont Jacques Cartier. Et pourtant ce métro date de 40 ans

    Peut-être devrions nous nous faire plus entendre!