Le goudron et les plumes

Avant le battage médiatique québécois, il ne s'était pas trouvé une seule voix en France pour s'étonner que l'ancien chanteur de Noir Désir reprenne progressivement l'exercice de son métier. Cette collaboration avec Wajdi Mouawad n'est d'ailleurs pas la première depuis la libération du chanteur, qui a purgé quatre ans de prison pour l'homicide involontaire de la comédienne Marie Trintignant. En 2009, devant la presse québécoise rassemblée pour l'occasion, Cantat avait fait la voix hors champ de la pièce de Mouawad intitulée Ciels sans que cela soulève le moindre commentaire.

En France, Cantat a recommencé à travailler avec les musiciens du groupe Eiffel. Il a notamment donné un concert humanitaire à Mérignac. Il a aussi joué au Mali avec les chanteurs Amadou et Mariam, et enregistré un duo avec le slameur Souleymane Diamanka. On retrouvera bientôt son nom sur deux disques, un hommage à Alain Bashung et un album de duos de Brigitte Fontaine.

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est la disproportion des réactions en France et au Québec. À Paris, le «retour» de Bertrand Cantat avait d'autant moins provoqué de réactions que celui-ci avait été relativement discret. Il n'est pas question pour le chanteur de faire Bercy ou le stade de France. Or, qu'y a-t-il de plus discret pour un chanteur que de faire la musique d'une pièce de théâtre qui ne sera vue que par quelques aficionados passionnés de Sophocle?

Jusqu'à récemment, en France, seule la presse people ou un peu jaune s'intéressait à Bertrand Cantat. Dans les médias sérieux, on sent d'ailleurs toujours une certaine retenue. Les premiers comptes rendus du scandale provoqué par Cantat au Québec laissent même percer l'étonnement. Parfois une sorte d'incompréhension devant la virulence et la vulgarité des propos de certains journalistes québécois.

Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas ces réactions outrées alors que Bertrand Cantat n'est ni un tueur en série ni un criminel nazi. Si les mots «homicide involontaire» ont un sens, c'est qu'ils désignent autre chose qu'un meurtre crapuleux et prémédité. C'est du moins ce qu'ont conclu les juges de Vilnius qui ont condamné Cantat à huit ans de prison et les magistrats français qui lui ont accordé une libération au bout de quatre ans. Qui sommes-nous et quelle connaissance véritable avons-nous de ce drame pour écarter leurs décisions du revers de la main?

Les réactions outrées à la venue de Bertrand Cantat au Québec sont inquiétantes. On se demande où s'arrêtera ce moralisme ambiant qui monte des fins fonds de l'Amérique, comme l'ont fort bien compris le National Post et l'ADQ, qui veulent s'en faire l'écho. Cette façon de réagir nous rapproche des mouvements rigoristes que l'on trouve dans une certaine droite religieuse américaine. Il participe de cette opinion de plus en plus répandue selon laquelle la justice des juges ne suffit plus. Il faudrait y ajouter la double peine, celle de la vindicte populaire. Bref, le goudron et les plumes. Les entraîneurs sportifs, les instituteurs et les éducateurs de garderie ne sont-ils pas déjà soumis à des contrôles de leur passé criminel? À quand les artistes et les compositeurs?

Que certains soient offensés par la présence de Bertrand Cantat au TNM, cela se comprend et il n'y a rien à y redire. Il en va de même quand Jean-Louis Trintignant, qui s'était jusque-là réfugié dans la dignité du silence, décide de ne pas se rendre à Avignon. Une décision que les organisateurs disent respecter tout autant que les choix artistiques de Mouawad. Faudrait-il que la vindicte populaire dicte dorénavant la programmation du Festival d'Avignon et du TNM?

Dans le contexte du Québec, ce moralisme ambiant rappelle une autre époque. À défaut de pouvoir s'affirmer dans le monde comme une entité autonome et indépendante, le Québec a longtemps cherché sa voie dans une posture morale et un certain messianisme. Dans les années 50, nous avions des milliers de missionnaires qui parcouraient le monde. Aujourd'hui, nous avons des travailleurs humanitaires. N'aurions-nous condamné la morale de l'Église que pour mieux la remplacer par un moralisme insidieux qui pénètre partout? On a parfois l'impression qu'à défaut de pouvoir changer les choses, le Québec se réfugie dans une sorte de grandeur morale qui serait censée le distinguer du reste du monde. Hier, le messianisme catholique; aujourd'hui, le pacifisme ou le féminisme exacerbés.

L'histoire nous joue des tours.

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