Fin de partie en Côte d'Ivoire

Laurent Gbagbo a perdu la partie. Sa sortie de scène n'est plus qu'une question de temps: espérons simplement qu'elle ne se fera pas dans une apocalypse sanglante.

M. Gbagbo est parfois dépeint comme génie du mal, devenu fou à force d'occuper le pouvoir. Mais peut-être est-il plutôt l'otage de plus radicaux que lui, qui l'encerclent et l'ont entraîné dans une spirale sans retour.

Dans son dernier carré de fidèles règnent des durs, comme le chef de la milice des «jeunes patriotes», Charles Blé-Goudé, aux déclarations incendiaires, et Simone Gbagbo, l'épouse pour qui Laurent est «l'élu de Dieu». Une femme qui, à ce qu'il paraît, a usé de son influence pour le dissuader d'abandonner la partie. Libération racontait, il y a quelques jours, une scène entre les deux époux — devant témoins — au cours de laquelle il aurait lancé: «Si on fait ce que tu dis, on va tous mourir!»

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Le drame ivoirien est présenté, par le camp assiégé, comme une lutte inexpiable entre le Bien et le Mal, entre le patriotisme héroïque d'un régime populaire et l'alliance des colonialistes et autres impérialistes. Pourtant, le président sénégalais, Abdoulaye Wade, assurait, début mars, que «cette violence ne vient pas de l'extérieur, elle vient des rapports internes entre le président et son opposition, entre des forces politiques ivoiriennes».

À force de vouloir toujours tout interpréter en termes de complots étrangers, on perd de vue l'essentiel: un pays coupé en deux, en guerre contre lui-même, où les deux candidats du second tour, fin novembre, avaient obtenu des scores à peu près équivalents (54 % pour Alassane Ouattara selon l'ONU... et «seulement» 49 % selon le Conseil constitutionnel, nommé par Laurent Gbagbo, qui avait «révisé» les chiffres).

À son époque de résistant contre la dictature de Félix Houphouët-Boigny, dans les années 1980, Laurent Gbagbo avait beaucoup d'amis à Paris. Son élection en 2000, contre un général putschiste, avait été plutôt bien accueillie en France. Faire aujourd'hui de cet homme un héros de l'anti-impérialisme, debout devant une «Françafrique» chargée de tous les maux... parce qu'il prétend qu'il aurait eu 51 % et non 46 % des suffrages, mais que le monde ne veut pas le croire, c'est un peu rapide.

Si l'on veut absolument chercher des filières «internationales» derrière ce qui se passe à Abidjan, on peut par exemple regarder du côté de la jusqu'au-boutiste Simone Gbagbo... et trouver des choses bizarres. Par exemple, l'influence, autour d'elle, de pentecôtistes américains, pro-Israël, à l'origine de l'emphase apocalyptique, mystico-religieuse, voire anti-musulmane (car Ouattara est un musulman) qui sature le discours enfiévré des pro-Gbagbo.

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Non pas que ce drame n'ait aucune dimension internationale. Avec une vingtaine d'élections nationales au programme, l'année 2011 est un test pour la démocratie en Afrique. Mais un bel exemple d'alternance comme celui du Niger, début mars, est complètement relégué dans l'ombre par la triste Côte d'Ivoire qui prend toute la place.

Le processus de réconciliation ivoirien, qui devait culminer dans cette élection présidentielle, était fortement soutenu par l'international: ONU, ONG et compagnie. Et il l'était avec l'accord des acteurs ivoiriens — y compris M. Gbagbo, qui a reconnu les résultats du premier tour, au cours duquel ses deux adversaires (coalisés pour le second tour) avaient obtenu près de 60 %.

Internationale, cette crise l'est devenue de plus en plus, après le refus de partir de M. Gbagbo, début décembre. L'ONU, mais aussi l'Union africaine, la Communauté d'Afrique de l'Ouest, les grandes puissances occidentales, se sont toutes mises de la partie — du moins en paroles — pour lui montrer la porte. Même ses derniers appuis tacites qu'étaient l'Afrique du Sud, l'Angola et l'Ouganda de Museveni (lui-même grand soutien du dictateur rwandais Paul Kagame) se sont évanouis au moment où les forces d'Alassane Ouattara se préparaient à l'«offensive finale» aujourd'hui rendue, littéralement, à la porte de chez M. Gbagbo.

N'entretenons aucune illusion: les forces de M. Ouattara se sont, elles aussi, rendues coupables de nombreuses exactions contre des civils. Lorsque ce politicien sera, demain, installé dans son cher palais présidentiel, il faut espérer que la «communauté internationale» qui l'a soutenu en se basant sur la légitimité des urnes saura lui demander des comptes. Car ces comptes, il les lui devra.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com
6 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 4 avril 2011 05 h 01

    Ne sera-t-il pas un peu tard pour demander des comptes.

    Notre bon chroniqueur espère que la "Communauté internationale" demande des comptes à MM Alassane Ouattara et Guillaume Soro lorsqu'ils occuperont tout le pouvoir en Côte d'Ivoire. Ne sera-t-il pas un peu tard?

    Nous savons maintenant que l'ONUCI qui rempli avec ses 10,000 casques bleus en Côte d'Ivoire le mandat que lui a confié le Conseil de sécurité de l'ONU, a reconnu que le "Massaqcre de Duékoué", qui a fait près de 1000 victimes était la responsabilité de M. Ouattara. Le Secrétaire général de l'ONU a d'ailleurs demandé formellement à M. Ouattars de faire cesser les massacres.

    L'ONUCI est également l'organisation dans laquelle l'ONU et la communauté internationale ont mis toute leur confiance et à laquelle ils demandent de tout faire pour que Laurent Gbagbo reconnaisse sa défaite lors de l'élection de novembre 2010 et cède le pouvoir à MM. Ouattara et Soro.

    Combien de temps faut-il attendre avant de leur demander des comptes?

  • Normand Paradis - Abonné 4 avril 2011 10 h 15

    Monsieur François Brousseau excellente analyse.

    Vous avez une excellente saisie de la réalité socio-économique, du rapport de force militaire, même de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Toutefois je crois que vous sous-estimez le caractère mystique du personnage, Gbagbo lui-même, comme contre-poids à sa facette épicurienne qui est également omniprésente. Alors même que j’étais sur place, quelques semaines avant l’élection, témoin de débordements religio-mystiques, je faisais la même sous-estimations. C’est un nouveau phénomène dans l’histoire du monde. L’église évangéliste -charismatique chrétienne- de Côte d’Ivoire organisait quotidiennement des nuits de «prières de chants et de danses» d’une manière empreinte de prosélytisme à deux pas de mon hôtel à Yopougon. Cette liturgie n’a rien d’anormal en soi, mais elle regroupe des gens qui ont une grande ferveur et croient à l’intervention divine dans la vie quotidienne de chaque individu. L’influence des croyances en la magie et dans l’intervention divine concrète dans les événements immédiats de la vie sont des élément bien éloignés de nos évaluations pragmatiques et réalistes des situations fondés sur l'examen des intérêts politiques objectifs. Ces cercles de croyants regroupent les supporteurs de Simone, grande prêtresse et épouse de L. Gbagbo, la majorité des étudiants universitaires, fonctionnaires de l’État et haut-gradés de l’armée FDS, qui sont de cette obédience religieuse. Jamais je n’aurais pensé que des amis ivoiriens, bon chrétiens, auraient pu rêver et faire le projet sérieux de se transformer en bombe humaine pour tuer et résoudre un conflit politique. Les musulmans n’ont pas le monopole de la violence aveugle.
    J’ai tellement sous-estimé le caractère religio-mystique du personnage et surestimé son respect de la démocratie...que j’aurais voté pour Gbagbo. Il s’avère que le facteur de modération qui a réussi à empêcher que la guerre civi

  • Normand Paradis - Abonné 4 avril 2011 10 h 16

    Que défendez vous M. Paquet?


    Que défendez vous M. Paquet? Le statut quo, la condamnation sans enquêtes du camp Ouattara? Bien sur la partie est sans issues pour Gbagbo, qui commet au surplus le crime de pratique la politique de la terre brulée, -après moi le déluge-. Assurément toute personne qui occupera le pouvoir devra rendre des comptes. Certainement les coupables de crimes de guerre doivent être jugés. Il y a une place pour les Kadhafi, Gbagbo et compagnie... la poubelle de l’histoire et la prison du TPI à Genève.

    Laurent Gbagbo et un mégalomane mystique qui veut s’instituer au centre d’une nouvelle martyrologie d’un pan-africanisme de pacotille.

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 avril 2011 12 h 04

    M. Paradis défend l'indéfendable...

    Pour vous mettre à jour, voici ce que l'On peut entendre et lire ailleurs:
    Dans La Presse de ce jour:"Si le rapport de force restait à l'avantage des troupes de M. Ouattara, leur marche sur Abidjan est toutefois ternie par de graves accusations de massacres de civils.

    Selon l'ONU et plusieurs organisations internationales, la prise mardi par les combattants pro-Ouattara de Duékoué, important carrefour de l'Ouest ivoirien, s'est accompagnée de massacres à grande échelle, les bilans allant de 330 tués à un millier de «morts ou disparus».

    Le CICR évoque «au moins 800 morts» pour la seule journée du 29 mars, parlant de «violences intercommunautaires», et l'ONG catholique Caritas fait état d'«un millier de morts ou disparus» entre les 27 et 29 mars.

    Si le bilan provisoire de la Mission de l'ONU en Côte d'Ivoire (ONUCI) est pour l'instant le plus bas (330 morts entre les 28 et 30 mars), c'est la seule organisation à désigner des coupables.

    Selon l'ONUCI, «la plupart» des 330 morts de Duékoué ont été tués par des combattants pro-Ouattara, les autres l'ayant été essentiellement par des miliciens et mercenaires libériens de M. Gbagbo.

    Le camp Ouattara a vivement contesté ces «allégations», affirmant que tous les tués étaient des «miliciens», donc des combattants armés, et non des «civils».

    Ces graves accusations sur de possibles «crimes de guerre» sont d'autant plus embarrassantes pour M. Ouattara qu'elles proviennent de l'ONUCI, qui assure sa protection et a validé sa victoire à la présidentielle du 28 novembre.

    L'image internationale de M. Ouattara pourrait s'en trouver gravement abîmée

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 avril 2011 20 h 47

    Au lendemain de la mort de Gbagbo...

    Quelqu'un peut-il croire que les Ivoiriens feront la liesse pour célébrer l'arriver au pouvoir du Président Ouattara que l'ONU condamne comme responsable du massacre de milliers de citoyens à Duékoué entre les 27 et 29 mars derniers.