Dans la tête de Sherman Alexie

La dernière fois que j'ai ouvert un livre de Sherman Alexie, j'étais assis dans un chalet à Ekuanitshit, en face de l'archipel de Mingan. Près du chalet se dressait un cap au ventre rouge et strié, et à l'abri des anfractuosités de ce cap prospéraient des iris versicolores aussi secrets que des grains de poussière celés dans les replis des cuisses boudinées d'un nourrisson. Je ne trouvais pas que Sherman Alexie était un très bon romancier, ou du moins que Flight était un très grand roman. Quant aux poèmes de Red Blues, je me sentais inapte à les juger, raccourci honnête qui résume plutôt bien mes rapports avec la poésie.

Si je conserve un excellent souvenir de ma lecture des livres de Sherman Alexie sur ce lointain rivage atlantique à l'été 2008, il faut donc que ce soit à cause de ce qui se passait en moi et autour de moi, pendant ces premières vacances en l'espace d'un siècle et demi environ: les pétoncles frais sautés au beurre, le petit verre de bordeaux blanc bien frappé, le café du matin dans le jeune soleil baignant l'Anticosti vautrée sur ses réserves de pétrole à l'horizon, les garderies de moyacs en mouvement sur la mer d'un calme glacial. (Les eiders à duvet, c'est un fait, ne connaissaient probablement même pas les CPE à sept piastres et le ministre Tomassi quand ils ont ouvert leurs premières garderies, il y a de ça quelques douzaines de milliers d'années.)

Sherman Alexie est un Indien Spokane, ou Coeur d'Alène, né sur la réserve de Wellpinit dans l'État de Washington. Il souffrait d'hydrocéphalie à la naissance, «le démon aquatique obèse et impérialiste qui a failli me tuer quand j'avais six mois», dixit le narrateur de Danses de guerre, la nouvelle qui donne son titre à son dernier recueil — je sais, j'aurais pu écrire «éponyme» pour faire plus savant, mais tant pis. Ses six premières années dans le monde, le narrateur de la nouvelle les a vécues sous l'effet du phénobarbital, un anticonvulsif dont voici quelques effets secondaires: «le somnambulisme, l'agitation, la confusion, la dépression, les cauchemars, les hallucinations, l'insomnie, l'apnée, les vomissements, la constipation, les dermatites, la fièvre, les dysfonctionnements du foie et de la vessie ainsi que les troubles psychiatriques.» «Je n'ai subi, conclut-il finement, que de légers dommages au cerveau.» Ce cérébro-lésé, tout nous porte à croire qu'il pourrait être un double ironique de l'auteur, lequel, dit-on, lisait Les Raisins de la colère à l'âge de cinq ans. Sa quête d'une éducation secondaire de qualité lui fera ensuite quitter sa réserve natale, décrocher une bourse, aboutir à l'Université de l'État de Washington, publier des poèmes dans des revues, obtenir un jour le prix Pen-Faulkner et figurer sur la liste, dressée par le New Yorker, des 20 écrivains à surveiller à l'aube de ce nouveau et splendide millénaire. Pas mal pour une tête d'eau.

Moi, j'aime croire que sur la mer intracrânienne de ce Citizen Spokane évoluaient déjà des garderies d'eiders remarquables et de grèbes élégants, et que le trickster était le king de cour d'école qui taxait ces marmailles à plume. Pourtant, on ne saurait imaginer une littérature plus éloignée de l'espèce de tyrannie thématique exercée par la mythologie sur la fiction amérindienne contemporaine que celle qui se donne à lire dans les pages de Danses de guerre. Et qu'est-ce qui permet donc à ce jeune rouge-bec (il est né en 1966) de se jouer aussi légèrement du premier commandement de l'écrivain native: La tradition tu honoreras et le sacré tu respecteras...? Son impertinence, son humour, et cette forme de lucidité amusée qui ne peut vraiment opérer que sur le terrain d'une intelligence partagée, et qu'on appelle ironie.

L'Indien du troisième millénaire


Dans Danses de guerre, une nouvelle qui, en une trentaine de pages bien aérées, m'a fait pénétrer plus loin dans la conscience d'un Indien du troisième millénaire, contemporain de l'iPod, que bien des lectures plus sérieuses-volumineuses-anthropoliticailleuses et j'en passe, le narrateur se rend au chevet de son père alcoolique et diabétique, à l'hôpital où ce dernier vient de subir une amputation aux pieds. Son géniteur, exposé aux regards dans un couloir, a froid et il lui réclame une couverture. L'infirmière se fait d'abord un peu prier, étant sans doute du genre à penser qu'il y a «une limite au-delà de laquelle les médecins devraient cesser de sauver les gens de leurs propres pulsions destructrices».

La couverture qu'il finit par obtenir ressemble au «plus grand filtre à café de la terre». Pas de quoi réchauffer un moribond. Errant à travers l'hôpital, il finit par tomber sur un autre Indien, un Lummi, venu pour l'accouchement de sa soeur avec son vieux père, qui insiste pour célébrer une cérémonie du nom. «Il est dans la salle d'accouchement en train d'agiter des plumes d'aigle partout. [...] Il fait semblant d'entrer en transe et il danse comme un con autour du lit... C'est supposé protéger le bébé de toute la technologie et autres trucs. Comme si le problème était les hôpitaux.» Ces Indiens Lummi, ça tombe bien, ont emporté de bonnes couvertures. Mais pas question d'en emprunter une qui n'ait auparavant été dûment bénie par un petit chant de guérison. «Le monde indien, observe le narrateur, est plein de charlatans, hommes et femmes qui se prétendent — non, qui se croient — détenteurs de pouvoirs sacrés.» Ce qui l'amène à parler d'une écrivaine sioux venue donner une conférence à son université: «Elle défendait l'idée d'une identité littéraire indigène propre, ce qui ne manquait pas de sel dans la mesure où elle s'adressait en anglais à un auditoire de professeurs blancs. [...] j'avais pitié d'elle. (...) Elle avait fait de la nostalgie sa fausse idole — sa mince couverture — et cela la tuait.»

Est-ce à dire que Sherman Alexie, probablement qualifié de pomme (rouge à l'extérieur, blanc à l'intérieur) par les purs et durs de l'identité tribale, aux yeux de qui ses succès littéraires dans une institution postcoloniale doivent paraître bien suspects, ne respecte vraiment rien? Pas sûr, du moins si on suit jusqu'au bout cette couverture d'emprunt vraisemblablement débarrassée des derniers germes de la variole par le chant de l'aïeul. Car le père du narrateur, une fois chaudement emmitouflé, se met à son tour à chanter. «Je me demandais si mon père avait besoin de ce chant. Je n'avais pas chanté depuis des années, mais je joignis ma voix à la sienne. Je savais que ce chant ne ramènerait pas le pied de mon père. [...] Il ne l'empêcherait pas de vider une bouteille de vodka dès qu'il serait capable de s'asseoir dans son lit. Il ne vaincrait pas la mort. Non, songeais-je, ce chant est temporaire, mais en de pareilles circonstances, le temporaire suffit. Et c'était un bon chant.» On peut en dire autant du recueil de Sherman Alexie.

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chouette.lou@gmail.com

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