Elena Botchorichvili, tristesse et bonheur mêlés

Elena Botchorichvili publie son cinquième roman, La Tête de mon père.<br />
Photo: © Martine Doyon Elena Botchorichvili publie son cinquième roman, La Tête de mon père.

C'est un roman bref. Trop bref. Pas du genre à développer, à en remettre, l'auteure de La Tête de mon père. Les quatre autres romans qu'elle a publiés depuis une douzaine d'années font, en tout, à peine 400 pages. C'est dans l'ellipse, le minimalisme que ça se passe, pour Elena Botchorichvili.

Cette Montrélaise d'adoption se distingue aussi par l'éclairage, chaque fois particulier, qu'elle jette sur l'Union soviétique. Sur la Géorgie, en particulier, qu'elle a quittée en plein chambardement, au début des années 1990.

À chaque livre, qu'elle écrit en russe, un morceau du puzzle se met en place. Le même procédé est utilisé à l'intérieur même de chaque roman. On avance par petites touches successives, concentriques, sans égard pour la chronologie.

Cette écrivaine n'explique pas les choses, elle les montre. Ses phrases sont courtes, imagées. Sans liens apparents, très souvent. L'impression qu'elle saute du coq à l'âne.

Où s'en va-t-elle comme ça?, se surprend-on à se demander. Elle ne prend pas la peine de le préciser, elle y va, elle file. Puis, au détour, ce qui nous avait paru nébuleux revient, éclairé autrement. Et l'illumination se produit.

C'est sans en avoir l'air que le récit se déploie, nous empoigne, nous séduit, nous émeut. Dans le roman La Tête de mon père, c'est particulièrement réussi. On entre dans ce livre par une petite porte, qui nous conduit à une autre porte, et ainsi de suite.

On sait dès le début que la tête du père dont il est question dans le titre est quelque part sur une montagne, en Géorgie. Mais on n'apprendra qu'à la toute fin pourquoi, et dans quel contexte, cet homme l'a perdue.

La guerre sociale


Entre-temps, on aura vécu, par morceaux, par petits bouts, avec une famille géorgienne. D'abord sous le communisme. Puis après le démantèlement du régime soviétique. En passant par l'éclatement de la guerre civile en Géorgie.

À propos de cette guerre-là, justement, cette guerre «provinciale» passée inaperçue pour bien des gens, l'auteure, dans son humour en apparence inoffensif mais corrosif, note: «De quelle façon commence une guerre provinciale de nos jours? Des idiots se jettent en avant, des types intelligents se précipitent derrière eux pour les arrêter. Mais tous se retrouvent morts par terre.»

Nous sommes au sein d'une famille géorgienne, mais vue par un membre du clan, après son éclatement. L'éclatement de cette famille comme métaphore de l'éclatement du régime soviétique: on peut lire La Tête de mon père de cette façon.

Mais aussi, on y sent la nostalgie du pays perdu dans un système condamné à mourir. La nostalgie du réalisme socialiste. Eh oui. Malgré la grisaille de l'Union soviétique, la pauvreté, la misère. Malgré «le sentiment de désolation et d'impasse». Car ce sentiment-là était partagé. Vécu dans la solidarité.

Celui qui raconte cette vie-là, le fils du clan, confie: «Maintenant, bien des années après, la haine et l'amour de l'Union soviétique vivent en moi de façon simultanée. J'ai vécu la mort du pays où je suis né comme celle d'un être aimé qui a terriblement souffert. Et on voulait qu'il meure parce qu'on l'aimait.»

Tristesse et bonheur

C'est la grande force du roman: cette tristesse et ce bonheur mêlés, tout au long au récit. Cette ambiguïté, cette contradiction irrésolue. Et cette volonté incessante de rendre palpable ce qui a disparu, de rendre compte de ce que ça fait que de l'avoir à jamais perdu.

C'est aussi un hommage à ses parents, qu'il rend, ce fils devenu vieux. Un hommage à ce père qui «avait une telle envie de bonheur» et à cette mère qui n'était pas une femme, «mais une vraie fête».

À eux seuls, ces personnages colorés, théâtraux, plus grands que nature, sont jubilatoires au possible. Lui, qui écrivait des discours pour les puissants, les hauts gradés, lui, «le plus petit des grands hommes», entêté comme pas un, amoureux fou de sa femme mais constamment en train de se chamailler avec elle. Et elle, elle surtout, ancienne acrobate, ventriloque, «grande actrice méconnue», d'une beauté à couper le souffle.

Il vit maintenant au Canada, le fils du clan. Et c'est à son fils qu'il s'adresse aujourd'hui. Son fils qui veut aller voir la tombe de son grand-père, en Géorgie. Roman de la transmission, de la mémoire, La Tête de mon père.

Comment le fils peut-il parler à son propre fils de la tombe de son grand-père, de l'endroit où elle se trouve, et de ce qu'elle contient, sans retracer toute l'histoire? L'histoire de son pays, de sa famille.

C'est à cela que le fils s'adressant à son fils se résout enfin aujourd'hui. Dans une longue lettre, qui donne un roman trop court, bien trop court.

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