Le plat de lentilles

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, l'avait dit. Il jugerait le budget selon sa valeur et l'appuierait si celui-ci répondait à ses attentes. Sa liste était brève: une bonification du Supplément de revenu garanti pour les personnes âgées les plus pauvres, le renouvellement du programme écoÉNERGIE Rénovation, l'aide au recrutement de médecins de famille et d'infirmières en milieu rural, l'amélioration du Régime de pensions du Canada et l'élimination de la taxe de vente fédérale sur les factures de chauffage résidentiel.

Le budget d'hier a fait écho en partie à ses trois premières demandes, le laissant toutefois sur sa faim. Le chef néodémocrate a donc refusé son appui. Et on le comprend. Soutenir ce budget «poudre aux yeux» aurait équivalu à vendre son âme.

Il suffit de s'attarder au saupoudrage qui caractérise ce budget pour voir immédiatement le décalage entre les visions néodémocrate et conservatrice. Comment le NPD aurait-il pu appuyer un budget qui prévoit plus de ressources pour épargner aux propriétaires d'armes à feu les frais de renouvellement de leur permis (20,9 millions en 2011-2012) qu'il en accorde pour la prévention de la criminalité juvénile (20 millions sur deux ans)? Comment expliquer qu'on alloue 100 millions de dollars par année à un crédit d'impôt pour les activités artistiques des enfants, mais seulement 22 millions sur deux ans pour faire en sorte que les réservoirs de carburant qui alimentent les services essentiels des Premières Nations répondent aux normes environnementales?

***

Mais il y a plus fondamental que cela. Le gouvernement a tout fait hier pour garder l'attention sur son amoncellement de petites mesures clientélistes. Ses représentants répétaient à qui voulait l'entendre qu'il n'y avait aucune pilule empoisonnée pouvant justifier la défaite du budget. C'était faire fi d'un volet discret de ce document, le coeur de l'exercice en fait, dont le résultat sera la réduction de la taille et du rôle de l'État.

Les conservateurs n'ont jamais caché leurs intentions à cet égard et l'opération est en marche depuis quelques années. Ce qu'on a annoncé hier, c'est qu'elle passera en cinquième vitesse l'an prochain avec la tenue d'un «examen stratégique et fonctionnel».

Au cours des 12 prochains mois, tous les ministères et organismes fédéraux devront soumettre au Conseil du trésor deux scénarios de compressions capables de générer des économies permanentes représentant 5 % et 10 % de toutes leurs dépenses de programmes directes votées par le Parlement. Cela veut dire de 4 à 8 milliards de dollars de réductions par année, qui s'ajouteront à celles déjà annoncées depuis quatre ans.

Le problème est qu'on arrive difficilement à identifier quels programmes sont déjà passés à la trappe et ceux qui suivront. Hier, par exemple, on apprenait le résultat de l'examen stratégique effectué en 2010, qui ne visait que 12 ministères et organismes. Le gouvernement calcule que ces organisations épargneront au total 1,5 milliard de dollars sur quatre ans. On mentionne les contributions de chacun d'entre eux et offre des explications générales, mais sans plus. Impossible de savoir, par exemple, quels programmes du ministère des Ressources humaines, qui contribue pour presque la moitié de la somme, seront touchés. On nous confirme toutefois que certains verront leur budget baisser, s'ils ne disparaissent pas complètement.

Ce qui se prépare pour l'an prochain est de bien plus grande ampleur. Les transferts effectués par les ministères et organismes ne seront pas visés, mais les dépenses de programmes, totalisant 80 milliards, seront toutes ciblées et tous les ministères devront collaborer, y compris ceux qui ont déjà donné l'an dernier et cette année.

Quel effort leur demande-t-on? Le budget est loin d'être limpide à ce sujet puisqu'il mentionne uniquement la cible de réduction de 5 % des dépenses. Ce sont les fonctionnaires qui ont admis hier qu'il s'agissait d'un objectif minimal et qu'il existait une seconde cible de 10 %.

Les conservateurs ne veulent vraiment pas braquer les projecteurs sur ce futur passage à la faux de ces programmes. On se serait pourtant attendu à ce que le gouvernement, qui affiche un déficit et cherche à renouer avec l'équilibre budgétaire, en fasse tout un plat. Mais non, il a réservé la portion congrue des documents budgétaires à cet effort pourtant capital. Le ministre des Finances, Jim Flaherty, lui a consacré deux maigres phrases dans son discours aux Communes. Comme si tout cela était anodin.

Ce n'est pourtant pas un détail, et le NPD ne pouvait faire semblant de ne pas voir ce qui se prépare. L'opération aurait pour effet de sédimenter une vision de l'État qu'il ne partage pas. Tout simplement. De toute évidence, il n'était pas prêt à laisser faire en échange d'un miroir aux alouettes. Il ne voulait pas éviter une élection à ce point, ni brader ses principes pour si peu.

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mcornellier@ledevoir.com

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7 commentaires
  • Michel Vézina - Abonné 23 mars 2011 10 h 02

    Au delà de l'élection.

    À la lecture des récents sondages sur la popularité du gouvernement Harper, quelles que soient les raisons de ceux qui l'appuient, je crois qu'il faille d'ores et déjà envisager la formation d'une coalition entre les partis d'opposition afin d'en arriver d'une part à se débarasser de l'idéologie conservatrice de droite et d'autre part à mettre en place et raffermir des mesures sociales et économiques progressistes dans notre société qui en a bien besoin. Souvent il nous est nécessaire de faire des compromis et mettre nos intérêts partisans de côté. Cette élection en devenir va interpeller notre conscience dans ce sens.

  • Catherine Paquet - Abonnée 23 mars 2011 10 h 54

    Harper et le cynisme en politique

    Je crois qu'on peut prédire sans trop de risque de se tromper que Stephen Harper poursuit son plan de match comme on le voit se préciser depuis quelques mois. Étant en avance dans les sondages, il souhaite des élections maintenant. Il n'est pas malheureux que son budget ait été défait. Donc, on peut s'attendre à ce qu'il demande dès aujourd'hui au Gouverneur général de dissoudre le Parlement, ce qui lui permettra de déclarer des élections le 2 mai. Mais surtout celà lui évitera d'avoir à subir un vote de confiance sur son manque de respect pour le parlement, sur ses cachotteries et autres entourloupettes. On peut aussi s'attendre à ce que ce "ratoureu" ede premier ministre fasse tout une variété d'annonces importantes durant la campagne électorale, comme par exemple l'octroi au québec de la compensation de quelques 2 millars de dollars pour l'harmonisation de la taxe de vente. Vous observerez la réaction du bloc, qui, s'il avait obtenu celà, dans le budget aurait voté avec les Conservateurs. Et c'est sans compter tout ce à quoi on ne peut pas penser. Soyenz sans crainte, ce bon Harper y a pensé...

  • Monsieur Pogo - Inscrit 23 mars 2011 10 h 59

    Régression sociale

    Ce qui revient à dire que le vote d’un progressiste québécois pour le Bloc est un vote perdu...

    De fait, pour nous opposer aux politiques régressives du Parti Conservateur Canadien, c’est une formation progressiste comme le NPD qu’il nous faut à Ottawa, et non pas la version fleurdelisée du Parti Réformiste.

  • perro blanco - Inscrit 23 mars 2011 11 h 30

    Puissent les Canadiens voir ce qui se prépare!

    Mme Cornellier, sans vouloir jeter de discrédit sur vos collègues analystes, votre analyse est tellement judicieuse et perspicace que j’éprouve l’irrésistible besoin de vous dire que, ce matin, vous n’êtes rien de moins que my best of the best! Au point que tous les adversaires politiques de Harper devraient s’en inspirer pour ajouter de puissantes flèches à leur carquois et se préparer à passer à l’offensive.
    Oui, il s’agit bel et bien d’un plat de lentilles, d’un astucieux agenda caché, et il n’y avait que des nigauds pour n’y voir que du feu.
    Par ailleurs, Layton a beau être «un bon Jack», il n’est pas dupe, et il pressentait de surcroît dans quelle impasse il se serait introduit s’il avait cédé à ce nauséabond appât que lui tendait le «gouvernement Harper».
    Je tiens donc à féliciter tous les partis de l’Opposition confondus, quelles que soient leurs motivations secrètes, d’être enfin passés à l’action pour au moins tenter de détrôner ce gouvernement, qui n’a ni âme ni coeur pour la veuve et l’orphelin, ni même pour les institutions et l’environnement, totalement qu’il est au service de la Piastre.
    Reste donc à convaincre le plus grand nombre de citoyens, au Canada comme au Québec, que ce qu’on voit de l’équipe Harper n’a rien à voir avec la réalité et que ce qu’elle s’apprête à faire en sourdine n’est pas banal, comme vous le dites, et qu’ils ont intérêt à s’ouvrir les yeux avant que la triste réalité d’un Canada dénaturé les rattrape et les déçoive, le Canada qui a fait si longtemps l’envie du monde entier.
    Merci donc de voir et de rapporter les choses telles qu’elles sont et d’être une brillante lumière aux yeux des Canadiens... et de plusieurs analystes!

  • Socrate - Inscrit 23 mars 2011 12 h 31

    Coupe

    Ça sent la Coupe. Harpeur.