Intervention à hauts risques

Ces derniers temps, j'ai entendu les mêmes personnes qui en 2003 vitupéraient les Américains pour leur invasion de l'Irak s'exclamer devant la Libye: «Mais pourquoi laisse-t-on ce tyran massacrer son peuple?» Et de demander aussitôt, la main sur le cœur, une intervention internationale pour les civils révoltés de Benghazi et de Misrata.

Les différences entre les deux situations sont réelles, mais pas aussi radicales qu'on semble le croire. Mouammar Kadhafi est un dictateur impitoyable, comme l'était Saddam Hussein. Les deux ont eu du sang sur les mains, Hussein peut-être plus que Kadhafi.

Mais, cette fois, il y a l'urgence de combats inégaux qui se déroulent sous nos yeux (bien que notre vision des détails, dans l'opaque Libye, ne soit pas toujours claire), entre une majorité en révolte et un régime très minoritaire, mais supérieurement armé... Alors qu'en 2003, malgré l'indéniable réalité de millions d'opprimés sur les rives de l'Euphrate, l'urgence — les armes imaginaires de destruction massive à Bagdad — était totalement «fabriquée» par les mensonges américains et britanniques.

On aimerait au moins que cette offensive, il est vrai sanctionnée par l'ONU (ce qui n'était pas le cas en 2003), se présente sous des auspices moralement et politiquement clairs, avec un plan et des objectifs limpides. Pas plus que lors des aventures précédentes, ce ne semble être le cas.

Les échos des premières frappes aériennes ne laissent pas émerger un portrait clair de la situation. L'intervention pourrait tout aussi bien renverser le cours des événements en faveur des insurgés que «figer» la situation militaire pour une longue période, avec à la clé une possible partition du pays.

Déjà, la propagande bat son plein: Kadhafi prétend que les bombardements «alliés» ont tué des civils dès la première journée de l'offensive. Air connu. Mais on n'ose imaginer le désastre moral, pour les Occidentaux, si de telles bavures devaient réellement se produire, avec des preuves incontestables.

Et puis la Ligue arabe, cette organisation de façade bien connue pour son impuissance et ses rituelles protestations dans le vide, a déjà commencé à critiquer l'intervention... quelques jours après l'avoir demandée! Il est vrai que la liste de ses membres, qui vont de la Tunisie en mouvement à un Bahreïn violemment contre-révolutionnaire, de l'Égypte symbole d'espoir à une Arabie saoudite inflexible, nous offre un beau tableau de dirigeants, bien rempli de duplicités, d'arrière-pensées et de contradictions...

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Par ailleurs, les conditions mêmes de l'approbation, jeudi dernier, par le Conseil de sécurité, de la résolution 1973 qui accorde aux alliés le droit de prendre «toutes les mesures nécessaires» contre les forces pro-Kadhafi, laissent songeurs.

La liste des cinq pays abstentionnistes, lors de ce vote de 10-0-5 au Conseil de sécurité, est impressionnante... et du plus mauvais augure: Chine, Russie, Brésil, Inde, Allemagne. Cinq petits pays de rien du tout, comme on voit.

Au sujet du vote de l'Allemagne: il est pathétique de voir le couple franco-allemand, coeur de l'Europe communautaire — cette pauvre Europe censée parler d'une voix sur la scène mondiale — se diviser en plein Conseil de sécurité! Et pour les quatre autres, qui (en bien ou en mal) représentent le «nouveau monde» en ascension, c'est un peu comme s'ils disaient aux vieux coloniaux occidentaux: «Eh bien allez-y! Allez vous casser la gueule dans les sables d'Arabie! On vous souhaite bien du plaisir!» Avec l'arrière-pensée: «Après, nous ramasserons les contrats...»

Entendons-nous bien. Il y a des raisons qui militaient en faveur d'une intervention. Voir Kadhafi gagner la manche, après avoir répété qu'il devait partir, serait un désastre moral et stratégique.

Pour le Printemps arabe de 2011, des victoires «contre-révolutionnaires», en Libye et à Bahreïn, seraient sans doute un frein à la dynamique régionale.

Mais il y en a d'autres, qui poussaient à la prudence: le danger de voler aux Arabes leur révolution arabe; les accusations de néo-colonialisme (inévitables, et qui ont déjà commencé... avec l'habituel argument du pétrole et tutti quanti); le discrédit et les caisses vides de l'Occident, après l'Irak et la crise de 2008.

Sans oublier le danger de détourner l'attention et les ressources de ce qui compte le plus actuellement: la nécessité de consolider les révolutions entamées en Tunisie et, surtout, en Égypte, véritable coeur du monde arabe.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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8 commentaires
  • Maurice Arbour - Inscrit 21 mars 2011 08 h 48

    Le mélange des genres

    L'invasion américano-anglaise de l'Irak, en mars 2003, était une agression classique, contraire aux principes fondamentaux de la Charte de l'ONU. L'intervention en Lybie, entreprise pour protéger les populations civiles contre un gouvernement d'assassins, est autorisée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité ( adoptée le 18 mars dernier) qui y voit une menace contre la paix internationale. Tant la Ligue des États arabes que l'Union africaine et le Secrétaire général de l'Organisation de la Conférence islamique ont dénoncé les graves violations des droits de l'homme et du droit humanitaire en Lybie. La Ligue des États arabes a demandé à l'ONU l'établissement d'une zone d'exclusion aérienne en Lybie. Autant j'étais contre l'agression américano-anglaise de 2003, autant je suis pour l'intervention humanitaire en Lybie et je n'y vois là aucune contradiction!

  • Bernard Terreault - Abonné 21 mars 2011 10 h 56

    Le problème

    Le problème est que la situation n'est pas 100% claire, ce n'est pas juste "Kadhafi contre le peuple". Kadhafi semble jouir de l'appui (ou en tout cas de l'indifférence) d'une partie de la population. Ça ressemble à un conflit interrégional ou intertribal. Il y avait aussi de ça en Irak avec les chiites contre les sunnites et les kurdes contre les arabes.

  • Jean Royer - Inscrit 21 mars 2011 11 h 24

    Un massacre ?

    Depuis le début de la révolte d'une partie des habitants de la Lybie contre le régime, j'entends toujours parler de massacre de la population. Par contre dans les bulletins de nouvelles ont parlé d'une offensive contre tel ou tel objectif avec 24 morts dont des civils. Le total de ces interventions ne me semble pas se chiffrer au millier de morts annoncés. Bien sûr Kadhafi s'attire la vindicte des autres par ses déclarations enflammées.

    Pourquoi l'ONU n'intervient-elle pas au Darfour où les massacres de milliers de personnes sont confirmés depuis longtemps ou en République démocratique du Congo où les morts se chiffrent par millions. Je dis bien intervenir et non pas assurer une présence comme au Rwanda.

    La différence est clairement dans le pétrole quoiqu'en dise monsieur Brousseau. Si la France n'avait pas été directement touchée par la crise en Lybie, touchée dans ses approvisionnements pétroliers elle ne serait pas intervenu comme en Irak où elle s'est abstenue. C'est malgré tout une bonne chose, car autrement il faudrait intervenir partout où un état réagit avec violence contre une partie de sa population. La liste serait très longue et ce rôle de gendarme ne nous a pas été dévolu. Par exemple, le gouvernement américain a dispersé dimanche, avec violence, une manifestation contre la guerre en Lybie !

  • Serge Adam - Inscrit 21 mars 2011 11 h 39

    Encore une guerre impériale

    Je ne partage pas les arguments des va-t-en-guerre qui s'expriment depuis un certain dans nos médias...

    J'étais contre l'invasion de l'Irak et je suis contre l'intervention en Libye. Ne soyons pas dupes ( appelons un chat un chat, les impérialistes en perdition ont intérêt à voir disparaitre Kadhafi)... La guerre pour défendre des civils qui soit dit en passant sont armés par une opposition dont on ne connait pas leur politique ne font aucun doute dans mon esprit qu'elle a été orchestrée... N'oubliez pas que ce congrès de l'opposition libyenne s'est tenu en 2007 sous l'égide de la NED à Washington un office de droite... Je comprends très bien le point de vue qui dit que Kadhafi doit partir, mais comme le disent plusieurs les forces rebelles auraient dû prévoir que Kadhafi ne se laisserait pas faire, ce qui me fait dire que l'opposition avait comme point de départ une très bonne analyse avec le résultat que l'on connait... Ce scénario machiavélique a été pensé par quelques stratèges assez brillant pour que la situation dégénère et fasse en sorte que l'objectif de chasser Kadhafi, car c'est le but inavoué s’effectue.

    Dans une guerre il y a des morts des deux côtés alors que l'on cesse de me casser les oreilles avec la propagande de Kadhafi, elle joue des deux côtés. Le problème n'est pas nouveau... Les opposants ont choisi leurs camps en demandant l’aide des ex-colonialistes alors, ils doivent assumer les conséquences, et les dérivent qui se produiront....

    Quand on déclare la guerre on se doit d'assumer... et l'ingérence dans des conflits intérieurs si tel est la nouvelle volonté des puissants alors pourquoi oublions-nous le Bahrein, le Yémen, la Palestine, l'Arabie saoudite, le Soudan, le Congo, la Côte D'Ivoire.... et la liste est longue...

    Certains pays sont plus importants que d'autres et notre hypocrisie nous fait jouer les gérants d'estrade pour reprendre une expression populaire, pendant que les puissants or

  • Simard Francis - Inscrit 21 mars 2011 13 h 26

    Et votre solution M. Brousseau, c'est quoi?

    Facile pour un journaliste de critiquer une situation complexe. Mais la Libye et l'Iraq ne ne compare vraiment pas comme vous dites. Il y a des guerres justes et des guerres "intéressés" comme celle des américains contre l'Iraq, sans parler de l'embargo qui a précédé et qui a étouffé le peuple irakien sans nuire au dictateur.
    Je crois que l'intervention en Libye est nécessaire. Peut-être que la façon n'est pas la bonne, mais quand il y a urgence on ne peut pas attendre d'avoir toutes les réponses avant d'agir.