Essais québécois - Immigration: dégonfler les mythes

Au Québec, le taux d’activité des immigrants est plus bas que celui des natifs et le taux de chômage, plus élevé.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Au Québec, le taux d’activité des immigrants est plus bas que celui des natifs et le taux de chômage, plus élevé.

«LE livre de la rentrée 2011», écrit Jean-François Lisée sur son blogue. «Une des contributions au débat public les plus sérieuses, salutaires et décapantes depuis longtemps», renchérit Joseph Facal dans sa chronique du Journal de Montréal. Il est vrai que Le Remède imaginaire. Pourquoi l'immigration ne sauvera pas le Québec, du philosophe Benoît Dubreuil et du démographe Guillaume Marois, est un essai-choc, solidement argumenté, qui ébranle une idée reçue à peu près unanimement partagée.

Ainsi, selon cette idée, une hausse de l'immigration au Québec serait absolument nécessaire pour contrer les effets du vieillissement de la population, pour combler une pénurie de main-d'oeuvre et «pour soulager le fardeau grandissant sur les finances publiques du Québec». À gauche comme à droite, dans les milieux journalistiques et politiques, syndicaux comme patronaux, cette vision des choses fait à peu près consensus. Or, répliquent Dubreuil et Marois, elle ne tient tout simplement pas la route.

Les auteurs sont bien conscients que «l'immigration n'est pas un thème comme les autres» et que quiconque remet en question sa nécessité s'expose à être traité en ennemi de la diversité, surtout si, comme eux, il appartient à la mouvance nationaliste. Aussi, ils tiennent à circonscrire clairement leur propos. «Nous souhaitons éviter à tout prix, écrivent-ils, que l'on nous comprenne mal: il existe des raisons nombreuses et légitimes d'accroître ou de réduire l'immigration qui n'ont rien à voir avec l'économie ou la démographie.» Or, puisque l'argumentaire actuel en faveur d'une hausse de l'immigration repose essentiellement sur ces deux dernières, il importe, selon les auteurs, de faire une analyse objective du phénomène à partir de ces angles.

Depuis 1971, le Québec, au prorata de sa population, accueille moins d'immigrants (30 000, en moyenne) que le Canada ou l'Australie, mais plus que les États-Unis ou la France. Cela, bien sûr, a contribué à l'augmentation de sa population totale (900 000), mais n'a pas modifié significativement sa structure par âge. L'immigration, par exemple, n'a presque pas abaissé l'âge moyen de la population (40 ans au lieu de 41) puisque «le nom-bre d'immigrants reçus et l'écart entre l'âge moyen des Québécois et celui des immigrants ne sont pas suffisamment grands pour que cette influence soit significative». Seule une hausse de la fécondité pourrait renverser la tendance au vieillissement de la population.

L'immigration, pour autant, n'est pas sans conséquence. Elle change la composition de la population: augmentation de la proportion d'immigrants, essor des langues non officielles, augmentation du poids démographique de Montréal par rapport aux régions et, on l'a dit, augmentation de la population totale. On peut penser ce qu'on veut de ces effets, mais on ne peut les nier. Au sujet du dernier, Dubreuil et Marois précisent deux choses: «le niveau de vie des habitants d'un pays n'est pas lié à la taille de sa population» et le maintien du poids politique du Québec au sein du Canada est certes un enjeu important, mais il ne faut pas oublier «que l'immigration, en accroissant le poids relatif du Québec au sein du Canada, vient du même coup réduire le poids relatif du français au Québec». Ce n'est pas en taisant ces enjeux, au nom de la rectitude politique, qu'on respectera la complexité du débat.

L'intégration économique


Après avoir dégonflé le mythe selon lequel il y aurait des centaines de milliers de postes à pourvoir au Québec, Dubreuil et Marois se penchent sur l'impact économique de l'immigration au Québec. Leur thèse est claire: si l'intégration économique des immigrants est bonne, l'impact peut être positif. Or, depuis la fin des années 1970, cette intégration est en panne.

Au Québec, le taux d'activité des immigrants est plus bas que celui des natifs et le taux de chômage, plus élevé. Au Canada, ces indicateurs sont plus favorables aux immigrants, mais les salaires obtenus par ces derniers ne sont pas meilleurs que ceux de leurs homologues québécois. En comparant la situation dans plusieurs pays, Dubreuil et Marois en viennent à la conclusion que, «dans un système où la protection sociale est faible, les gens dont l'intégration au marché du travail est plus problématique sont tout de même obligés de travailler». Le Québec, à cet égard, est dans la même situation que les pays scandinaves, avec pour résultat que les immigrants y reçoivent davantage de transferts fiscaux qu'ils ne paient d'impôts.

Ces difficultés d'intégration sont souvent mises sur le compte d'un corporatif abusif, d'un dédain pour les diplômes étrangers, d'une francisation défaillante et d'une discrimination à l'embauche. Dubreuil et Marois démontrent que ces explications sont simplistes et qu'il «n'existe aucune raison de penser que le capital humain acquis dans un tel contexte culturel et institutionnel doive être transférable à un autre».

Dans des pages détaillées et très informées, les auteurs démontrent aussi que la grille de sélection du Québec en matière d'immigration est une vraie passoire («55 % des candidats sélectionnés atteignent à peine le seuil d'acceptation») pleine de critères arbitraires, que la catégorie des immigrants investisseurs est une invitation à l'arnaque (ce que vous apprendrez dans ce livre à ce sujet est renversant) et que le programme de recrutement des aides familiales résidantes (des domestiques) est «une source de travail à bon marché pour les familles fortunées du Québec» qui contribue à «angliciser Montréal».

Dubreuil et Marois insistent: ils ne sont pas contre l'immigration. Ils constatent toutefois, sur la base des faits, que l'immigration est un remède imaginaire au vieillissement de la population, à la pénurie de main-d'oeuvre et au renflouement des finances publiques. «Économiquement et démographiquement, concluent-ils, le Québec n'a pas besoin d'immigration.» Cela ne signifie pas qu'il a besoin de ne pas en avoir. On peut, par exemple, être favorable à l'immigration pour des raisons morales, sociales et culturelles. Cela veut simplement dire que les mythes débouchent rarement sur de bonnes politiques.

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louisco@sympatico.ca

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23 commentaires
  • Jean Martinez - Inscrit 19 mars 2011 09 h 59

    L'identité comme facteur de liberté

    "mais il ne faut pas oublier «que l'immigration, en accroissant le poids relatif du Québec au sein du Canada, vient du même coup réduire le poids relatif du français au Québec»." Tout est là, à mon avis.

    Avec la politique d'immigration massive du Québec et du Canada, les Québécois francophones perdent leur poids politique chez eux. À terme, ce sera la liberté d'avoir un lieu où se perpétuent leurs symboles et leurs valeurs qui va s'effriter. C'est ce qu'oublient les "penseurs" libéraux. Les politiques d'immigration et d'intégration du Canada et même du Québec seront en fait liberticides pour les Québécois au fil des décennies à venir.

  • Mario Jodoin - Inscrit 19 mars 2011 09 h 59

    Comparer l'incomparable

    Il est curieux que les auteurs examinent l'effet de l'immigration sur la structure de l'âge entre 1971 et 2006, et présument que cet effet serait le même à l'avenir.

    Entre 1971 et 2006, surtout au début de cette période, lorsque les babyboomers étaient jeunes, le Québec avait une structure d’âge très jeune. Il est donc normal que l’immigration n’ait pas rajeuni beaucoup cette structure d’âge, déjà jeune. Il est déjà étonnant qu’elle l’ait rajeunie (de 41 à 40 ans, selon l'article) !

    Au cours des prochaines années, la structure d’âge du Québec sera beaucoup plus vieille qu’elle ne l’était à l’époque. Donc, l’impact de l’immigration sur le rajeunissement sera beaucoup plus fort, d'autant plus qu'on favorise davantage les immigrants jeunes qu'auparavant. C’est l’effet de l’immigration sur la structure d’âge des prochaines années que les auteurs auraient dû examiner, pas sur celle du passé lorsqu’elle était relativement jeune.

    D'ailleurs, si on compare les résultats des scénarios de l'ISQ, entre son scénario de base (A) et son scénario sans migration (F), les autres hypothèses demeurant constantes, on constate que l'âge moyen en 2056 passe de 48,7 ans (scénario F) à 46,5 (scénario A), soit un écart de 2,2 ans, différence très significative.

    Contrairement à ce qu'affirment les auteurs, personne ne prétend que l'immigration soit une pénacée, ni qu'elle puisse régler les problèmes liés au vieillissement de la population. Elle permet tout de même de les atténuer. Le nier est non seulement rejeter les données qui ne font pas notre affaire, mais c'est aussi exacerber la xénophobie rampante au Québec et lui donner des airs d'objectivité.

  • Annélise Leguerrier - Inscrit 19 mars 2011 12 h 12

    les immigrants

    Immigrante moi-même de 1957 à 13 ans, suis une citoyenne "ordinaire" et ne prétend pas analyser la situation de l'immigration. Voici seulement mon opinion.
    Le Québec (le Canada) a eu besoin de l'immigration et en a encore besoin. Je ne comprends pas comment vous pouvez affirmer le contraire.

    Nous nous sommes bien intégrés, nous avons partagé notre culture avec nos voisins qui sont devenus des amis. Mais, nous avions plusieurs points communs d'ancrage: la langue, la cuisine, les traditions familiales (religion, bien que nous n'étions pas très pratiquants). À l'école primaire où j'allais, ma soeur et moi étions les seules immigrantes sur 300 enfants. Cette école catholique est aujourd'hui une école islamique!

    Loin de moi l'idée de dénigrer l'immigration, mais il y a une grande réflexion à faire sur le nombre et la provenance des gens que l'on devrait accepter. Il est anormal que des immigrants diplômés soient sans travail, que des médecins soient sans possibilité d'exercer après une mise à niveau.

    Je suis persuadée que tout réside dans l'équilibre du nombre entre les nouveaux arrivants et la population québecoise. Il faut que ceux qui arrivent soient mieux préparés à vivre au Québec avec les valeurs du Québec. Il faut qu'ils/elles soient mis au travail le plius rapidement possible. Il faut qu'ils trouvent dans notre société matière à aimer notre culture et nos valeurs. Il faut qu'il y ait de l'ouverture de leur part pour accepter de ne pas se ghétoiser. Il faut qu'ils veuillent bien vivre dans notre société autrement que ce qu'ils vivaient dans leur pays d'origine.
    Dans ces conditions, nous pourrons toujours avoir recours à l'immigration, les immigrants seront bien acceuillis et seront heureux d'apporter leur contribution à notre pays et nous serons contents d'être enrichis de leur culture.

  • Frédéric Chiasson - Inscrit 19 mars 2011 16 h 00

    Xénophobie rampante au Québec ? Regardez aux USA !

    Mario Jodoin parle de « xénophobie rampante au Québec ». Ah ouin ? Voilà un lieu commun facile qui manque de preuves. N'est-ce pas vous qui êtes xénophobe envers le Québec ?

    Mais il est vrai que beaucoup d'immigrants diplômés n'arrivent pas à décrocher des emplois. Certains (surtout arabes) à cause de la xénophobie... américaine !

    J'ai un ami arabe qui a étudié aux HEC en maîtrise. Le meilleur de sa classe, il a appliqué partout pour n'avoir aucun poste ! Le problème, c'est que les entreprises faisaient beaucoup affaire aux États-Unis. C'étaient leurs partenaires d'affaires américains qui imposaient un refus catégorique aux travailleurs arabes. Il travaille maintenant comme enseignant aux HEC.

    Oui, il y a du racisme au Québec. Mais il est loin d'être unique au Québec, il est selon moi beaucoup plus virulent ailleurs (lisez seulement les journaux de l'Ontario !) Et ce racisme aussi nous cause problème ! Je ne parle ici que d'un cas, mais combien d'autres cas y ressemblent ? Voilà une problématique qui serait intéressante à étudier, suite à l'excellente étude de Dubreuil et Marois.

  • Charles Dubois - Inscrit 19 mars 2011 16 h 40

    L'imputabilité des politiciens et des fonctionnaires dans la sélection ?

    Le rapport du vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, nous éclaire sur certains problèmes découlant de la politique d’immigration au Québec:

    «Selon M. Lachance la «grille de sélection des travailleurs qualifiés» utilisée au Québec est d’une «efficacité limitée» pour assurer un arrimage avec les besoins du marché du travail. Ainsi, entre 2006 et 2008, seulement 9% des candidats sélectionnés présentaient un profil répondant aux exigences dans les domaines de formation privilégiés par le Québec.

    Dans la plupart des cas soit 65 % , les travailleurs qualifiés sélectionnés n’ont eu aucun point en regard de la formation. Ce sont d’autres facteurs, surtout la connaissance du français, qui leur ont permis d’obtenir la note de passage pour débarquer au Québec.

    Le vérificateur général note également que les mécanismes de surveillance sont «déficients» pour détecter les faux documents ou les informations trompeuses.»

    Les fonctionnaires de la délégation du Québec ne s’assurent même pas que ce sont de véritables diplômes !!

    9% seulement ?

    Malheureusement, l'imputabilité des politiciens et des fonctionnaires n'existe pas au Québec et c'est le malheur qui afflige le Québec.

    On préfère choisir des immigrants qui parlent français sans tenir compte de facteurs d’employabilité et d’intégration culturelle. Présentement, la sélection des immigrants se fait à 50 % au Maghreb. Pourquoi ne pas diversifier ?

    La région de Montréal deviendra un ghetto religieux et le reste du Québec suivra..


    http://www.cyberpresse.ca/le-droit/actualites/actu