La culture de la peur

La menace de la grippe A(H1N1) a rappelé aux Canadiens l’importance de se laver souvent les mains et de désinfecter les espaces communs. Toutefois, cette grippe, à l’origine de plusieurs débordements l’an dernier, ne s’est pas révélée plus mortelle ni plus contagieuse que sa cousine saisonnière.
Photo: Agence Reuters Christinne Muschi La menace de la grippe A(H1N1) a rappelé aux Canadiens l’importance de se laver souvent les mains et de désinfecter les espaces communs. Toutefois, cette grippe, à l’origine de plusieurs débordements l’an dernier, ne s’est pas révélée plus mortelle ni plus contagieuse que sa cousine saisonnière.

La recommandation officielle de Santé Canada a été formulée par l'entremise d'un tweet de moins de 140 caractères au début de la semaine: «Enlevez vos chaussures lorsque vous entrez dans la maison.»Une blague? Pas vraiment...

Renvoyant à un document d'une page mis en ligne, le micromessage du ministère fédéral de la Santé vise à rappeler aux Canadiens «les mesures de base pour réduire [son] exposition à certains risques potentiels». Il y est question d'ouvrir les fenêtres de sa maison, de manipuler les produits ménagers avec précaution, de se laver les mains régulièrement, mais aussi d'enlever ses chaussures quand on entre chez soi, histoire d'éviter «que des substances nocives se retrouvent dans [notre] maison».

Ôter ses chaussures à la porte: la mesure, appliquée par l'humanité entière depuis la nuit des temps, est plus que sensée. Il est toutefois étonnant de voir la très sérieuse institution fédérale, en retard dans son plan d'évaluation des produits de santé naturels sur le marché canadien et régulièrement accusée de complaisance envers les compagnies pharmaceutiques, consacrer finalement ressources humaines et fonds publics pour se vautrer dans une telle trivialité.

Qui sait, le pire est peut-être à venir: des fonctionnaires travaillent certainement en ce moment sur un feuillet d'information visant à faire prendre conscience aux citoyens que le savon, oui, ça peut piquer les yeux.

Avec en exergue les mots «poison», «danger extrême», «explosif» et «émanations», le document fédéral laisse perplexe, même s'il confirme sans grande subtilité une dérive très contemporaine dans les sociétés occidentales qui, loin de se complaire dans leur confort, jouent quotidiennement à se faire des peurs. Au point d'en perdre désormais tout sens critique.

Hystérie collective

Depuis le changement de siècle et l'illustre bogue de l'an 2000, les exemples de ces peurs cultivées et amenées à ébullition par l'hystérie collective ne manquent pas. Il y a eu les bactéries dans des fromages et des charcuteries, les prions à l'origine de l'encéphalopathie spongiforme bovine — la maladie de la vache folle —, le virus de la gastro-entérite ou encore de la grippe A(H1N1) et, surtout, ces peurs ont, en choeur, alimenté le phénomène tout en modifiant en profondeur les comportements humains.

Les marchands de gels antibactériens et autres produits aseptiques à l'extrême se réjouissent certainement devant les ventes croissantes de leurs produits dans les ménages canadiens tout comme dans divers établissements. Plus moyen de faire 100 mètres dans un couloir d'école, un aéroport ou un centre commercial sans croiser un distributeur de liquide à l'odeur alcoolisée censé protéger l'humanité de la mort et de la maladie.

Les adeptes des rapprochements humains, eux, s'en désolent, même si la science et la statistique sont formelles: la prévalence de la gastro-entérite ou de la grippe saisonnière n'a pas augmenté de manière significative au cours des dernières années. De plus, la grippe A(H1N1), à l'origine de plusieurs débordements l'an dernier, ne s'est pas révélée plus mortelle ni plus contagieuse que sa cousine saisonnière.

Elle a aussi engendré beaucoup moins de décès que les transports routiers au Québec l'année de son apparition; malgré cela, elle a beaucoup fait diminuer les traditionnels becs et les poignées de main, en plus d'inciter plusieurs personnes à refuser des invitations à souper de peur d'être contaminées ou socialement accusées d'avoir contaminé un groupe d'amis.

L'angoisse collective fait perdre le sens du réel, mais aussi celui de la relativité. Et les gouvernements semblent même en profiter, comme l'a brillamment démontré le «sage de Baltimore», Henry Louis Mencken, journaliste et satiriste de son état, au début du siècle dernier, en amorçant une vaste réflexion sur ces sociétés de la peur qui cherchent à mettre la population en constante situation d'inquiétude avec des séries interminables de drames potentiels et de monstres imaginaires. Dans le grand livre de l'histoire, les dictatures en général et plusieurs gouvernements occidentaux en particulier ont tiré sur ces cordes qui alimentent chez les citoyens le besoin d'être sécurisés et surtout altèrent leur jugement critique, et donc leurs éventuels appels au changement.

Le conservatisme

La peur tue l'espoir et alimenterait même le conservatisme. C'est en tout cas ce qu'écrit le publicitaire français Christophe Lambert — aucun lien de parenté avec l'acteur — dans La Société de la peur (Plon), un essai publié au milieu de la dernière décennie d'angoisse et qui pourfend de manière convaincante la culture de la peur et ses effets délétères sur l'avancement d'une société qui peine alors à rêver son avenir. Avec, en toile de fond, un constat: inhibés par leurs peurs multiples, les citoyens refusent finalement de prendre le risque de changer les choses. La peur déprime, bloque et rend les environnements sociaux irréformables, ajoute-t-il.

Le refrain est connu. Il résonne aussi depuis quelques années, au Québec comme au Canada, dans plusieurs strates de la société, faisant même émerger des coalitions de plusieurs couleurs politiques qui appellent au mouvement par le changement de cadre institutionnel, de leaders, de fondements sociaux... et qui devraient à l'avenir, tout en prenant bien soin d'enlever leurs chaussures à la porte de leur école de pensée, mettre le combat contre la peur — et contre la désolante stratégie de Santé Canada — au centre de leurs préoccupations.

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