Graine de délinquant

Le cinéma québécois est très centré sur les hommes. Rien de neuf dans cette affirmation ni dans son explication, à savoir que celui-ci est, dans sa plus grande proportion, écrit et réalisé par des individus de sexe masculin, comme le signale à nouveau la récente étude dévoilée par le mouvement Réalisatrices équitables. L'homme écorché, motif récurrent de la moisson 2010, a même inspiré un poème en «free-style» lu par Sylvie Moreau lors de la dernière soirée des Jutra. On peut se demander si le motif récurrent de 2011, et voisin du précédent, j'ai nommé le délinquant, fera l'objet d'une pareille attention l'an prochain.

Sur nos écrans paraissent en effet aujourd'hui deux films, très différents dans la forme, qui abordent de biais ou de front la question de la délinquance. Dans Jo pour Jonathan, de Maxime Giroux, un adolescent de banlieue, éperdu d'admiration pour son frère aîné adepte de courses d'automobiles clandestines, s'attache à marcher dans ses pas, pour tomber dans un piège plus grand que celui auquel il croyait échapper. Dans La Vérité, de Marc Bisaillon, deux adolescents du secondaire causent accidentellement la mort du voisin qui les a surpris en train de saccager la maison dans laquelle ils sont entrés par effraction, et font le serment de n'en souffler mot à personne. Par ailleurs, dans deux semaines, Michel Jetté (Hochelaga) accouchera de Bumrush, un thriller de bruit et de fureur sur le phénomène des gangs de rue, avec pour figures centrales de jeunes délinquants issus des communautés haïtienne et jamaïcaine.

Si un agent de police, figure sociopaternaliste par excellence, avait pour mission de distribuer des contraventions ou des mandats d'arrestation aux personnages de notre cinéma, sa tâche serait colossale. En effet, l'imaginaire des cinéastes québécois tourne beaucoup autour de personnages sans père, qui font de la transgression un mode d'expression. La sortie quasi simultanée des trois films mentionnés, quelques mois après 10 1/2 de Podz et Route 132 de Louis Bélanger, prend valeur de constellation, après plusieurs décennies d'observations séparées du phénomène, dont la plus ancienne remonterait aux innocentes séances de voyeurisme du petit Benoît dans Mon oncle Antoine.

Qu'est-ce qui ramène le cinéma québécois d'aujourd'hui sur le terrain de la transgression? Le «fils manqué» serait-il en train de supplanter, dans l'imaginaire, la figure fondatrice de notre cinéma: le «père manquant»? Comme s'ils s'étaient consultés. Maxime Giroux a retiré la figure paternelle de l'équation de Jo pour Jonathan pour centrer son regard sur les deux frères, dont l'un joue un rôle paternel en l'absence inexpliquée d'un vrai père. Dans La Vérité, l'adolescent le plus tourmenté du tandem meurtrier n'a pas non plus de père. Comble de l'ironie quand on y pense, sa mère est policière...

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La Passion du Christ et, surtout, Apocalypto étaient les films d'un grand malade mental. Depuis, leur réalisateur Mel Gibson est devenu la star la plus honnie de Hollywood, sur la foi de diverses déclarations publiques antisémites et d'une condamnation pour violence conjugale, prononcée la semaine dernière par un tribunal de Californie. Or, voilà que l'acteur australien revient à l'avant-plan d'un film mis en scène par une des personnalités les plus aimées et les plus féministes de la planète cinéma, Jodie Foster.

Écrit par Craig Gillespie (Lars and the Real Girl), The Beaver, qui prend l'affiche dans quelques villes américaines ce week-end (on l'attend à Montréal dans les prochains mois), met Gibson en scène dans le rôle d'un père atteint d'une dépression sévère, qui cède entièrement sa parole à la marionnette en forme de castor recouvrant sa main gauche. The Beaver annonce-t-il la rédemption d'un «homme à terre», ou la dernière facétie d'un fou avant l'asile? La critique de Variety, qui qualifie son jeu de «sans bavure» («flawless»), nous porte à penser que la première hypothèse serait la bonne. Parions qu'une confession repentante à Barbara Walters plus tard, Mel Gibson sera «reborn again».
1 commentaire
  • Clothaire - Inscrite 18 mars 2011 05 h 40

    PARTI À L'AUTRE EXTRÊME...

    On a tellement dit que l'imaginaire social présentait l'homme québécois comme un mou, un molasson, une chique molle, que les cinéastes québécois, pas subtils pour deux sous, font dans l'extrême opposé. Filière 13 et tous les autres films du même genre nous montrent le désert d'imagination du cinéma québécois. Les meilleurs films par des Québécois que j'ai vus récemment : le Young Victoria de Jean-Marc Vallée. À travers ce film historique quelle belle histoire moderne. Et Incendies à partir de la pièce de Mouahad. Un film, c'est d'abord une histoire. Faut avoir quelque chose d'intéressant à dire. La majorité des cinéastes québécois devraient se taire et réfléchir avant de tourner.