Un battement d'ailes suffit

Photo: Agence Reuters Daniel Aguilar

La terre gronde mais elle tourne encore. Il paraît que c'est la faute d'un papillon s'il faut chercher un coupable. On peut aussi invoquer la théorie du chaos, sorte de fourre-tout pour expliquer ce qui nous échappe.

Tiens, je lisais dans la revue de matheux que mon mari moins tout neuf laisse traîner près du lit (Acromath, Hiver-printemps 2011), un texte sur l'effet papillon: «Le vol d'un papillon à Montréal en juin peut engendrer une tempête au Japon dans deux mois.» Vous connaissez peut-être ce concept introduit par un certain Edward Lorenz en 1963. Le mathématicien affecté au service de météorologie de l'armée américaine a tenté de comprendre pourquoi les prédictions ne pouvaient pas dépasser trois jours (et encore). C'est à cause de l'effet papillon. Un battement d'aile suffit à faire dévier la course du vent, à foutre le bordel dans les prédictions, modèles mathématiques sophistiqués qui ressemblent à v(x,y,z)={10(y-x), 28x-y-xz- 8/3 z+xy}.

«Autrement dit, si on connaît parfaitement les conditions initiales au moment où on débute la simulation du modèle, on peut faire une prévision parfaite. Quelle différence fait le vol du papillon? Il change les conditions initiales. Sur une période de temps assez courte, l'effet du vol du papillon est négligeable. Mais il n'est pas exclu que sur une longue période, on observe des effets très importants. C'est ce qu'on appelle la sensibilité aux conditions initiales», écrit la professeur Christiane Rousseau dans l'Acromath et avec qui je me suis entretenue.

Est-ce que tous les vols de papillons vont provoquer des ouragans? «Bien sûr que non», ajoute la mathématicienne. M'en voyez ravie. J'ai appris que certaines configurations étaient plus dangereuses que d'autres. Et que les modèles statistiques qui sont censés prévoir l'impossible — un gouvernement conservateur (je sais, on dit «gouvernement Harper» maintenant) minoritaire aux prochaines élections, une épidémie de H2N2, les conflits internationaux, les turbulences de l'air et les indices boursiers — peuvent être influencés par la théorie du chaos, cousine de l'effet papillon.

Effet domino

En fait, «l'effet papillon» est une image, celle du grain de sable qui bousille l'engrenage d'une machine bien huilée. Les prédictions nous rassurent mais la petite erreur de départ (le souffle du battement d'aile) peut avoir des répercussions énormes au fil d'arrivée. «C'est l'effet non linéaire qui mène à la théorie du chaos», m'explique mon mari moins tout neuf mais sous garantie prolongée, qui a planché durant 18 mois pour établir un modèle mathématique sur l'influence du libre-échange sur la croissance du PIB canadien (2,4 % d'augmentation par an, pour la réponse; sur Google, il l'aurait obtenue en trois secondes).

C'est pourquoi on compare souvent les économistes aux météorologues; ils peuvent prévoir le beau temps en regardant par la fenêtre, le mauvais aussi d'ailleurs, mais ils sont infoutus de voir un tsunami financier arriver dans leur salon. Il subsiste trop de données volatiles dans un monde instable. Un tremblement de terre provoque la chute de la Bourse de Tokyo en trois jours, tous les calculs sont à refaire.

Il faut plutôt parler d'effet domino, comme les pylônes qui entraînaient leurs voisins durant la tempête du verglas. Un tremblement de terre suivi d'un tsunami, suivi d'explosions nucléaires, suivies de la chute des indices boursiers. De grosses affaires en entraînent d'autres.

«Et comme les conditions climatiques sont de plus en plus instables à cause des changements climatiques, ce battement d'aile aura plus de chances de provoquer des effets chaotiques», m'explique mon mari très stable pour l'instant. Ces propos sont corroborés par des géologues et volcanologues qui établissent une relation entre le climat, la fonte des glaces et les variations de pression des masses d'eau sur les couches géologiques sous-jacentes: «Il ne faut pas d'énormes changements pour déclencher une réponse de la croûte terrestre, un minuscule changement peut être suffisant», prétend le volcanologue Bill Mc Guire dans le Newscientist (2009). Une goutte d'eau peut faire déborder le vase.

Prenez les vagues scélérates, bien connues des marins et plus nombreuses qu'auparavant depuis le réchauffement climatique. Ces «murs d'eau» qui atteignent une trentaine de mètres surgissent en pleine mer et personne n'a pu les prévoir. Inutile de dire qu'aucun navire n'y survit. Les océanographes peuvent examiner la topologie des vagues, ils ne savent toujours pas comment une succession de vagues apparemment inoffensives se transforment en tsunami en pleine mer. Ils devraient étudier une femme en SPM.

Tout est dans tout

Mon film préféré sur ce chaos à la fois très anarchique et imprévisible s'intitule Le battement d'ailes du papillon (2000). Dans ce film de Laurent Firode que j'ai visionné trois fois sans me lasser (encore cette semaine), les destins apparemment parallèles de personnages qui ne devaient jamais se croiser finissent par s'imbriquer. Les coïncidences, les imbroglios, les hasards, chaque petit incident en provoquant un autre (même une fiente de pigeon!), conduisent à l'aboutissement final prédit le matin même par l'horoscope d'Irène (incarnée par Audrey Tautou): «Amour: les effets de la pleine lune se font sentir. Votre chemin va croiser celui de l'âme soeur. L'amour est au rendez-vous.»

Porteur du sens du film, un des personnages lance: «Il n'y a pas un geste, même le plus anodin, qui ne change l'ordre du monde. Chaque détail, chaque geste, le plus infime soit-il, révèle une infinité de vérités et par conséquent a des répercussions infinies et des effets grandioses. Il suffit de pisser dans la mer pour faire monter le niveau de tous les océans. Ne dit-on pas qu'un simple battement d'aile de papillon dans l'Atlantique peut provoquer un ouragan dans le Pacifique?»

En pissant, retenez votre souffle, on ne sait jamais...

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«On raconte que le battement d'une aile de papillon à Honolulu suffit à causer un typhon en Californie. Or, vous possédez un souffle plus important que celui provoqué par le battement d'une aile de papillon, n'est-ce-pas?» - Bernard Weber, La évolution des fourmis

«À cause du clou, le fer fut perdu. À cause du fer, le cheval fut perdu. À cause du cheval, le cavalier fut perdu. À cause du cavalier, le message fut perdu. À cause du message, la bataille fut perdue. À cause de la bataille, la guerre fut perdue. À cause de la guerre, la liberté fut perdue. Tout cela pour un simple clou.» - Benjamin Franklin


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Je suis Québec, mort ou vivant

«... Les toutounes de la finance, les plorines des Sénats, les va-la-gueule de l'égalité, les régatiers de la patrie, les pas-clair-le-noeud, les éjarés de la vente au plus offrant, la ratatouille du pot-de-vin, les fafineux de la trahison à crédit, les taches de graisse sur la conscience, de tous ces trous de cul, on a notre [chapelet de sacres] d'ardent voyage.»

Le documentaire de Simon Beaulieu débute sur cette longue énumération (je l'ai un peu raccourcie et expurgée) de l'ex-député péquiste Gérald Godin, lors d'un de ces discours toniques et pas du tout langue de bois dont il avait le secret.

Le journaliste, le poète et l'éditeur, le pourfendeur de peigne-culs, l'amoureux de Pauline Julien (un couple emblématique pour qui les a connus), est dépeint ici sur fond de Québec engagé et militant, épris de liberté et d'autonomie. Heureusement, il restait encore assez d'intellectuels vivants pour en témoigner. Et il avait un «beau-passe-parmi-le-monde», comme disait ma grand-mère, qui n'employait pas le mot «charisme».

Je n'avais pas vu le Québec pleurer pour sa langue depuis bien longtemps, y compris pour celle des «petites gens» à qui Godin redonnait sa noblesse. Et j'aurais aimé entendre le député-poète, très ami des «communautés culturelles», nous parler de l'anglicisation galopante de Montréal depuis quelque temps, une bataille à reprendre, à poursuivre. Écouter Pauline chanter Mommy ne console pas.

Si vous n'avez pas connu les vieilles anglaises de chez Eaton, ni l'époque où on foutait en prison les poètes qui ne frisaient pas doux (octobre 70), ce film est un véritable morceau d'histoire du Québec par le biais d'un politicien qui a détrôné Robert Bourassa dans la circonscription de Mercier. Là-dessus, le commentaire de Jacques Parizeau est assez amusant: «Bourassa battu par un poète qui faisait sa campagne électorale à bicyclette!»

Godin sort aujourd'hui à Montréal et Québec. Pour l'excellente bande-annonce.

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Et les zestes

Noté: qu'au Japon le papillon est un emblème de la femme et que deux papillons représentent le bonheur conjugal. Les papillons sont des esprits voyageurs et leur vue annonce une visite, ou la mort d'un proche... Vous en retrouverez 1500 en liberté dans les serres du Jardin botanique de Montréal jusqu'au 25 avril prochain, sous le thème de la séduction.

Ressenti: à Montréal le tremblement de terre de magnitude 4,3 de mercredi près de Lachute. Des papillons dans le ventre, sans plus. N'empêche, lorsque je songe qu'il y a un réacteur nucléaire à un jet de pierre de chez moi, sur le campus de Polytechnique, ça fait réfléchir... www.polymtl.ca/nucleaire/LTN/SLP.php.

Reçu: le livre de Julie Lemieux, Avez-vous peur du nucléaire? Vous devriez peut-être... (2009, Multimondes). Vous n'avez qu'à lire le premier chapitre écrit par cette chercheuse indépendante pour comprendre combien les kamikazes japonais qui s'activent autour de la centrale de Fukushima sont courageux. On utilisait les services de prisonniers à Tchernobyl, en plus de ceux des soldats à qui on proposait deux ans en Afghanistan ou deux minutes «sous la pluie tranquille, silencieuse et invisible des rayons gamma sur le toit du réacteur no 3». L'auteure, qui m'a écrit avoir entamé sa recherche sans idées préconçues sur le nucléaire, en est ressortie avec des faits étonnants sur les réglementations dans plusieurs pays, y compris le Canada. «Même l'Organisation mondiale de la santé a les mains liées face à l'Agence internationale de l'énergie atomique en cas d'accident nucléaire, ce qui n'est pas banal», m'écrit-elle. Dire qu'on s'énerve pour quelques déchets nucléaires qui feraient un tour de bateau sur le fleuve Saint-Laurent. Mon petit doigt me dit qu'on va se remettre à regarder les éoliennes avec plus de sympathie.

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Godin, le film



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