Et puis euh - Un gars s'essaie

Il existe, dans le merveilleux monde du sport™, un mystère opaque. Enfin, il en existe un nombre innombrable, mais comme il se fait tard et qu'on n'aura conséquemment pas le temps de tous les dénombrer, concentrons-nous sur un en particulier. Surtout qu'il s'agit d'un problème très grave. Et non, il ne s'agit pas de déterminer si Gary Bettman et Colin Campbell auraient pu recevoir, dans un passé plus ou moins trouble, de quelconques coups à la tête qui pourraient expliquer leur comportement.

Voici donc: aux États-Unis d'Amérique, on retrouve grosso modo un milliard d'équipes dans le sport universitaire. Au basketball seulement, on fait dans les centaines de millions. Or il y a des experts qui connaissent tous les joueurs. Tous. Vous leur balancez un North Carolina-Asheville, un Northern Colorado, un Bucknell, un Wooford, un Old Dominion, un Virginia Commonwealth, et paf, sans même regarder leurs feuilles ni avoir l'air d'hésiter, ils vont vous dire qui joue là, quelles sont les stats, les forces et faiblesses des réservistes et quel temps il fait sur le campus. On jurerait qu'ils regardent tous les matchs de tous les clubs au complet et que leurs journées comptent 500 heures, avec pas de sommeil ni de sorties branchées ni de visites au petit coin ni rien. Mystère.

Bon, d'un gars qui n'a que ça à faire et est payé pour, on peut comprendre qu'il soit versé dans le domaine du sujet. Pas autant qu'il donne à le laisser sous-entendre à demi-mots à peine couverts, mais un peu. Alors que dans certains autres cas, c'est franchement ahurissant. (Précisons en passant que démarre aujourd'hui pour de vrai le grand tournoi de basket de la NCAA qui occasionne des pertes de temps colossales à l'ouvrage au sein de la population générale. À cet égard, si vous voulez assister en paix aux matchs d'aujourd'hui et de demain, la chaîne de restaurants Hooters, qui propose des ailes de poulet savoureuses, de l'excellente bière en contenants surdimensionnés et des serveuses avantageusement pourvues par la Nature portant une tenue révélant dans les grandes lignes l'oeuvre de la Nature en question, offre sur son site dans les internets de télécharger un «billet de médecin» censé couvrir vos arrières. On imagine qu'avoir un patron particulièrement crédule constitue un préalable, mais comme disait le poète, un gars s'essaie.)

Donc, peut-on s'entendre pour avancer qu'un président des États-Unis est un homme relativement occupé? J'ai essayé, et oui on peut. Mais pour la troisième année de suite, Barack Obama a quand même trouvé le temps de remplir sa propre grille de prédictions en vue du tournoi, qu'il a révélée hier lors d'une émission spéciale diffusée par le réseau ESPN. Il a été impossible de savoir le nombre de joutes auxquelles le président a assisté cette année, mais il a paru connaître son affaire.

En 2009, il avait choisi North Carolina, qui avait filé vers le championnat. L'an dernier, il a opté pour Kansas, qui s'est fait sortir dès le deuxième tour et qui a laissé Obama avec une grille «décimée». Cette fois, il met encore ses billes du côté de Kansas.

À un moment donné, on a d'ailleurs eu droit à un moment cocasse, qu'il eût été volontaire ou non. Le président parlait de Brigham Young, l'université pour laquelle joue Jimmer Fredette, sans doute le meilleur joueur au pays cette saison, et qui connaît des succès inattendus. Or comme on vous en jasait récemment, l'attaquant des Cougars Brandon Davies a été suspendu pour le reste de la campagne pour avoir contrevenu au code d'honneur de l'établissement mormon en ayant des relations sexuelles prémaritales. Brigham Young, a fait valoir Obama, aurait pu figurer parmi les favoris n'eût été cette perte (utiliser deux fois le plus-que-parfait du subjonctif dans le même paragraphe peut être considéré comme excessif). Mais en l'absence de Davies, a-t-il dit, l'équipe «manque de présence à l'intérieur».

Évidemment, les républicains ont protesté que le président avait bien d'autres choses à faire que des pronostics de basket, en l'occurrence un budget à approuver, une Libye et un Japon, cela même si, dans les choses qu'il a à faire, il demeure résolument incompétent.

Pour ma part, je le répète chaque année, c'est Kentucky. Les 11 épices et fines herbes, la panure, la salade de chou si crémeuse qu'on croirait qu'elle va beugler, la petite sauce brune qui fige en un rien de temps. Et un colonel qui ne retourne pas les armes contre son peuple, lui.

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À l'occasion de March Madness, plusieurs intervenants sociaux offrent des récompenses à qui réussira à dresser une grille de prédictions avec pas d'erreur. Fox Sports fait miroiter un prix de 1 million $. Au restaurant Harry Caray à Chicago, c'est du steak à vie.

Mais les risques courus par ceux-ci sont, comment dire, plutôt minces. Les chances de remplir une grille parfaite dans le tournoi de 64 équipes qui comprend 63 matchs est de 1 sur 9 223 372 036 854 775 808. Si vous mettez ce nombre en lettres, cela donne quelque chose que vous n'avez pas assez de place pour écrire sur le chèque à l'ordre de celui à qui vous devez cet argent pour des raisons qui sont de vos affaires. À moins d'écrire petit.

Tenez, pour nous donner une image: si toutes les grilles possibles étaient reproduites sur des feuilles de papier ordinaires et qu'on empilait celles-ci, on se rendrait à la lune et en reviendrait plus de 1,1 million de fois.

Et quel dégât ce serait pour l'environnement.

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