Les miettes

Le gouvernement le répète sans arrêt. La récession a été moins douloureuse que prévu au Canada. Il y a quelques zones d'ombre, bien sûr, comme l'endettement des ménages, mais au final, le pays se porte relativement bien.

Dans ce contexte, pourquoi devrait-il penser à en faire davantage sur le plan social ou renoncer aux baisses d'impôt promises aux entreprises? Le ministre des Finances, Jim Flaherty, a laissé entendre à quelques reprises qu'il pourrait, dans le prochain budget, en faire davantage pour les personnes âgées démunies, mais pour le reste, la ligne de conduite sera d'en faire le moins possible.

Cela est désolant, car même si la récession a frappé moins dur qu'ailleurs, elle a fait des éclopés. Il est fort probable qu'elle ait freiné la baisse de la pauvreté observée jusqu'en 2008 et accentué un fossé qui allait en s'élargissant entre les riches et les pauvres.

Ainsi, «si le revenu après impôt a continué de progresser dans tous les quintiles de revenu entre 1989 et 2007, il n'a augmenté que de 7,6 % dans le quintile le plus bas, contre 30 % dans le quintile le plus élevé. En conséquence, le revenu après impôt moyen des familles du quintile supérieur représentait 5,4 fois celui des familles du quintile le plus faible en 2007», écrivait le Comité parlementaire des ressources humaines dans un important rapport sur la pauvreté publié en novembre dernier. La récession n'a sûrement rien arrangé.

Le gouvernement ne peut feindre l'ignorance. Il a en main ce rapport et plusieurs autres, dont celui présenté il y a un an par un comité du Sénat et défendu par le libéral Art Eggleton et le conservateur Hugh Segal.

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Le comité parlementaire a consacré presque trois ans à cette étude et entendu 260 témoins. Ses 58 recommandations visent l'adoption d'une stratégie fédérale de lutte contre la pauvreté qui viendrait appuyer celles des provinces. Et cela, rapidement.

La réponse de la ministre des Ressources humaines, Diane Finley, en est la preuve. Remise au comité la semaine dernière, elle se limite à un long éloge des mesures déjà prises par le gouvernement en matière d'apprentissage, de création d'emplois, de logement, de soutien au revenu et d'aide aux familles.

Selon elle, la solution passe avant tout par des emplois durables, tout en offrant des programmes ciblés aux personnes «qui se heurtent à des obstacles particuliers». Elle n'a pas tort en ce qui a trait à l'emploi, mais cette solution a ses limites. Près de la moitié des enfants dont la famille vit sous le seuil de faible revenu ont au moins un parent qui travaille à temps plein. «En 2007, relate le comité, 31 % de toutes les familles en situation de faible revenu étaient des familles de travailleurs.» Le gouvernement Harper a instauré en 2007 une prestation fiscale pour les travailleurs pauvres, la Prestation fiscale pour le revenu de travail (PFRT). Sera-t-elle réévaluée et, si nécessaire, bonifiée, comme le suggère le comité? La ministre n'en a rien dit.

Dans sa réponse, Mme Finley ne mentionne aucune des recommandations, même pas celles qui proposent des améliorations à des programmes existants. Elle ne dit rien au sujet de la création d'un nouveau transfert fédéral pour soutenir financièrement les programmes antipauvreté des provinces. En matière de logement, elle fait fi de la proposition d'une stratégie nationale en la matière. Sa réponse d'à peine plus de 20 pages à un rapport qui en comptait 350 se résume aisément. La ministre estime en faire assez et juge le faire assez bien pour ne pas avoir à en faire plus. En un mot, ce sera le statu quo.

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Faut-il se surprendre? Mme Finley a des idées bien arrêtées sur le rôle de l'État. Quand, en octobre dernier, les libéraux ont proposé de soutenir les aidants naturels en bonifiant les congés de compassion de l'assurance-emploi, elle a écarté l'idée en disant aux journalistes que «la plupart des employés ont des vacances qu'ils peuvent utiliser». Aux libéraux et aux néodémocrates qui l'interrogeaient en février dernier sur la pertinence d'un programme fédéral d'appui aux garderies, elle répliquait en accusant les libéraux de vouloir «que les parents soient contraints de confier à d'autres le soin d'élever leurs enfants».

Dans le cas de la lutte contre la pauvreté, elle s'en remet à la politique économique du gouvernement. «Tous nos investissements ont le même principe de base: le succès de notre pays dans son ensemble passe essentiellement par une bonne gérance économique et entraîne le succès personnel et des familles», écrit-elle. Une position qui rappelle une thèse toute républicaine, celle de la «théorie de la relance par le haut» (trickle down theory). Cette théorie veut qu'une politique économique favorable aux entreprises finisse par profiter à tout le monde.

Et dans le cas de ce gouvernement, on sait que la politique économique à laquelle il tient le plus est la réduction des impôts des entreprises, une dépense qui atteindra à terme 6 milliards par année. Une dépense dont on est incapable de prédire les retombées pour les plus démunis. À des fins de comparaison, le budget de 2009 prévoyait une hausse substantielle de la Prestation fiscale pour le revenu de travail. On calculait que 1,5 million de particuliers et familles allaient en profiter. Son coût: 580 millions par année, dix fois moins que les baisses d'impôts des sociétés...

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mcornellier@ledevoir.com

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