Si proche, si loin

Le Devoir à New Delhi — Gamal Nasser et Jawaharlal Nehru étaient bons copains à une autre époque, celle des débuts du mouvement des non-alignés, mais cette amitié ne se traduisit jamais à long terme par des liens politiques solides et durables entre l'Égypte et l'Inde — pour des raisons qui seraient longues à expliquer, tenant à des faux pas diplomatiques, Hosni Moubarak avait de l'antipathie pour les Indiens. En fait, l'état d'anémie dans lequel se trouvent aujourd'hui les relations indo-égyptiennes représente assez bien ce que sont, ou ce que ne sont pas, les liens de Delhi avec le monde arabo-musulman dans son ensemble. Une politique d'implication relative, souvent plus passive qu'active. Ce qui étonne, vu leur proximité géographique, c'est que Delhi ne semble pas vraiment avoir de politique étrangère globalement articulée à l'égard de ce voisinage.

Ce vide devient aujourd'hui d'autant plus manifeste que son grand voisin est un peu partout en ébullition sociale. Au jour le jour, la démocratie indienne a pris le pli de mesurer ses intérêts dans le monde arabe en fonction de ses relations individuelles avec chacun des pays, qui passent par ses approvisionnements en pétrole, par le poids de sa diaspora, par la façon dont ils traitent la question pakistanaise — le Pakistan, toujours... — et, bien entendu, par ce qu'en pensent les Américains.

Ces intérêts, qui sont concentrés dans le golfe Persique, ne sont pas insignifiants. L'Inde commerce avec les pays du Golfe, surtout l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, à hauteur annuelle de 110 milliards de dollars, ce qui fait d'eux son plus grand partenaire régional. Quelque 5,5 millions d'Indiens vivent et travaillent, pour le meilleur et pour le pire, dans le Golfe, qui comble les trois quarts des besoins pétroliers de l'Inde. Il aura néanmoins coulé 28 longues années sous les ponts avant qu'un premier ministre indien, en l'occurrence Manmohan Singh, ne se rende — en mars 2010 — en visite officielle à Riyad. Délai stupéfiant, en considération du simple fait que l'Arabie saoudite est le principal fournisseur de pétrole de l'Inde.

Il y a aussi l'Iran, autre partenaire commercial majeur, cas parlant en ce qu'il a mis en exergue ces dernières années la tendance de Delhi à coordonner sa géopolitique face au monde musulman en fonction de son alignement sur les États-Unis. Pour la majeure partie de leur histoire, les deux pays ont entretenu d'excellentes relations. Téhéran et Delhi ont fait équipe pour soutenir l'Alliance du Nord contre le gouvernement taliban en Afghanistan dans les années 1990. Or, Téhéran se met durablement en colère contre l'Inde après que celle-ci eut appuyé à l'ONU, en 2005 et en 2006, des résolutions de souche américaine critiquant l'Iran pour son manque de transparence en ce qui a trait à son programme nucléaire.

Encore que la dynamique pourrait se mettre à changer, sait-on jamais, au vu du désengagement annoncé des Américains en Afghanistan. L'Inde tente maintenant de recoller les morceaux, en s'opposant à l'idée de Barack Obama d'imposer des sanctions punitives aux Iraniens. Signe que les Indiens s'emploient à mieux calibrer leurs penchants pro-américains? À se doter d'une politique étrangère plus affirmative? C'est que la nécessité fait loi. Le fait est que Delhi pourra difficilement faire progresser ses intérêts dans le dossier «Af-Pak» sans la collaboration de Téhéran, mais aussi de Riyad... Ainsi que le résume TCA Rangachari, ancien ambassadeur indien: «Après tout, c'est nous, les pays de la région, qui serons pris avec le problème quand les Occidentaux seront partis.»

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Le Pakistan, toujours... Pas de manifestations de masse dans les rues d'Islamabad, de Karachi ou de Lahore dans la foulée des soulèvements arabes. Les médias indiens et pakistanais discutent beaucoup de ce qui se passe à l'ouest, en se demandant quelle part d'Égypte ou de Tunisie il y a au Pakistan. «La peur est partout présente au Pakistan de manière palpable, écrit depuis Islamabad le reporter de la revue indienne Open. Mais, malgré toute cette obscurité, dit-il, les problèmes structurels profonds du Pakistan sont visibles seulement parce que personne n'a encore réussi à éteindre les lumières. Ni les militaires, ni les politiciens, ni les extrémistes n'ont été capables d'étouffer le débat.» Difficile à concevoir, cette grande liberté d'expression — le journaliste d'Open n'est pas le seul à dire — côtoyant cet inimaginable climat de violence, de militarisation de l'État, de fanatisme religieux...

Mais l'assassinat début janvier de Salman Taseer, gouverneur du Penjab, pour avoir dénoncé l'obscurantisme d'une loi anti-blasphématoire? Et celui, début mars, du ministre des Minorités Shahbaz Bhatti, un chrétien? Pour certains, justement, les lumières sont en train de s'éteindre au Pakistan, les voix libérales et modérées de plus en plus minorisées, menacées. L'Égypte à l'envers, en quelque sorte. La démocratie indienne aurait ici un rôle à jouer si seulement elle parvenait à «imaginer» de nouvelles relations avec le Pakistan, en dehors des blocages historiques et de la sous-traitance circonstancielle du problème auprès du gouvernement américain. «Le désordre que nous avons, nous pourrions nous en passer, dit le réputé chroniqueur pakistanais Ayaz Amir. Ces barbes en marche, portant le drapeau d'une cause inepte après l'autre... Survient un trop rare moment dans le monde de l'islam et nous, au Pakistan, n'en faisons point partie.»