Revue de presse - Vents contraires

Le premier ministre Stephen Harper a beau minimiser les décisions du président de la Chambre reconnaissant son gouvernement coupable d'atteinte aux privilèges du Parlement, elles l'ont mis dans l'embarras. Les conservateurs ont été pris à partie par à peu près tout le monde cette semaine. Le constat général est qu'avec ces faux pas à répétition, ils sont en train d'offrir à l'opposition un thème de campagne qui la sert mieux que celui de l'économie. Mais le jugement porté sur le gouvernement Harper était déjà sévère.

Dès le début de la semaine, Lawrence Martin, du Globe and Mail, s'est employé à faire l'énumération des reproches les plus récents faits aux conservateurs: accusations contre quatre anciens hauts gradés pour avoir enfreint les limites de dépenses électorales durant la campagne de 2006, modification d'un document officiel à la demande d'une ministre qui refuse de s'expliquer, utilisation de ressources ministérielles pour piloter une campagne partisane auprès des communautés ethniques, refus de dévoiler les coûts de certaines décisions gouvernementales, directive donnée aux ministères de remplacer l'appellation «gouvernement du Canada» par «gouvernement Harper»... Et le dossier ne fait que s'alourdir quand on retourne en arrière, avec des «douzaines d'autres exemples de mesures autoritaires dont on s'attend de la part d'un État à parti unique, mais pas d'une démocratie du XXIe siècle». Martin dit n'avoir jamais hésité à dénoncer les fautes des libéraux, mais lorsqu'il additionne celles du gouvernement Harper, il dit être forcé de conclure que, «bien qu'il n'ait aucun scandale des commandites inscrit à son bilan, il a déjà dépassé son prédécesseur sur une gamme d'autres indices d'abus de pouvoir». Le chroniqueur est persuadé que s'ils n'y prennent pas garde, les conservateurs finiront par atteindre un point de rupture et à en payer le prix.

Frances Russell, du Winnipeg Free Press, soutient que plus le gouvernement Harper reste en poste, plus il transforme le pays de façon radicale. «Il démantèle, morceau par morceau, près de 150 ans de démocratie parlementaire. Aux poubelles le respect des institutions et des traditions du Parlement, la modération dans le discours public, la tolérance envers les opinions différentes, le respect des institutions de la société civile et même, à certains moments, le respect pour la règle de droit», résume-t-elle d'un seul souffle. Elle s'inquiète de la transplantation au Canada d'une partisanerie exacerbée à l'américaine et de la difficulté croissante des parlementaires à garder le gouvernement responsable.

Décisions

Pour leur part, les décisions du président de la Chambre, Peter Milliken, ont été généralement bien reçues. John Ivison, du National Post, les compare à «deux yeux au beurre noir» infligés à Stephen Harper. Selon le chroniqueur, il existe des raisons légitimes de s'inquiéter de l'état de santé de notre démocratie, car plusieurs gouvernements successifs ont miné la capacité du Parlement de les tenir responsables. Les deux décisions montrent toutefois que l'institution est encore solide, que des députés s'en soucient et que la stratégie conservatrice de diriger le pays à partir du bureau du premier ministre a du plomb dans l'aile. «M. Harper a fait beaucoup de bonnes choses, mais drainer le pouvoir de toutes les institutions qui ne se plient pas à ses volontés n'en est pas une et aujourd'hui, le Parlement contre-attaque.»

Pour le Globe, qui a produit plusieurs éditoriaux sur les agissements des conservateurs cette semaine, le président a visé juste. Le gouvernement fait bel et bien preuve de mépris à l'endroit du Parlement lorsqu'il refuse aux députés l'information financière qu'ils demandent pour juger de ses politiques en matière de justice. Les conservateurs, dit le Globe, ont aussi montré un grand mépris pour leurs racines réformistes dont «un des engagements fondamentaux était de permettre aux législateurs de tous les partis de faire leur travail de façon efficace et d'être des représentants productifs» de la population. En lieu et place, cela fait deux fois en moins d'un an que le président est obligé de leur rappeler que le Parlement a un droit inconditionnel à demander de l'information provenant du cabinet. Selon le Globe, si le gouvernement est trop gêné pour partager le coût de son programme judiciaire, qu'il l'abandonne. «Il est inacceptable que le gouvernement ait à se faire rappeler à l'ordre par le président pour savoir comment vivre dans le respect des règles de la démocratie canadienne.»

En éditorial, le National Post convient qu'aucun gouvernement n'a jamais été reconnu coupable d'outrage au Parlement. Il ne nie pas les erreurs des conservateurs ni ne les approuve, mais il rappelle que d'autres ont fait autant, sinon pire, par le passé. «Ce qui fait qu'il y a scandale aux yeux du public est le point de référence établi par le parti au pouvoir. Or les conservateurs avaient mis la barre plus haute que les autres partis. En 2006, ils avaient promis de faire le ménage au Parlement. Ils ont présenté la Loi sur la responsabilité et clamé leur transparence et leur ouverture. L'accusation d'hypocrisie est par conséquent appropriée.» Il ne croit pas toutefois que cela justifie le déclenchement précipité d'élections.

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