Essais québécois - En Nouvelle-France avec les gens du commun

«Papa, explique-moi donc à quoi sert l'histoire.» Tel est le défi lancé à Marc Bloch par son fils en 1940. Le grand historien français répondra, en 1941, dans Apologie pour l'histoire ou métier d'historien. Soixante-dix ans plus tard, le journaliste Emmanuel Laurentin, animateur de l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, relance le défi à une quarantaine d'historiens français. Leurs réponses sont consignées dans un petit recueil intitulé À quoi sert l'histoire aujourd'hui?.

Pour contourner l'épreuve, certains des savants sollicités se contentent de nous resservir les formules d'usage sur la noble inutilité de cette matière. «En tout cas, leur réplique Claire Lemercier, je ne me joindrai pas à ceux qui se félicitent d'être inutiles, comme si l'utilité était quelque chose de sale et d'inavouable.» L'historienne évoque plutôt «cette recherche d'une vérité» et affirme que l'histoire sert à répondre à tous les «c'était mieux avant».

Pour Danièle Voldman, l'histoire «menace les reconstructions mythiques et mystificatrices», «demande labeur et douleur», mais «reste le chemin de la liberté». Pour Fabrice d'Almeida, spécialiste de la propagande, l'histoire «est la dernière discipline chevillée au réel» et «la pratique par laquelle chacun affirme son ancrage aux choses, aux lieux, à l'artifice des symboles et à l'élégance des imaginaires». Judith Lyon-Caen dit du passé qu'il est l'ailleurs de l'historien. «Comme les contrées lointaines, explique-t-elle, cet ailleurs combine les charmes du dépaysement et une puissante valeur instructive. On y apprend que là-bas tout n'est pas comme ici.»

La palme de la meilleure réponse revient toutefois à l'historienne féministe Christine Bard. «L'histoire, écrit-elle, fonde notre humanité. Elle transmet de génération en génération notre patrimoine de beauté et d'horreur, de sagesse et de déraison, un gisement vertigineux d'expériences et d'oeuvres, auxquels elle donne autant que possible un peu d'ordre et d'intelligibilité. En tout cas, l'historicité de notre humanité me donne l'espoir des changements possibles; rien n'est fatal, rien n'est écrit d'avance.»

Vivre dans une société, dans un pays, dans un monde sans en connaître l'histoire, c'est, au fond, comme regarder un film ou lire un roman à partir du milieu: on vient à bout d'embarquer et de suivre un peu, mais la vraie compréhension, qui nécessite la lumière des origines, nous échappe.

La Nouvelle-France délinquante

L'historien André Lachance est un spécialiste de la Nouvelle-France. Ce qui l'intéresse dans cet «ailleurs», ce ne sont pas les grands moments politiques et le sort des élites, mais la vie quotidienne des «gens du commun». Après avoir publié quelques ouvrages savants sur l'univers du crime en Nouvelle-France, Lachance s'est adonné à la vulgarisation historique de qualité dans de remarquables essais, comme Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France, Vivre à la ville en Nouvelle-France et Séduction, amour et mariages en Nouvelle-France, tous publiés aux éditions Libre Expression.

Avec Délinquants, juges et bourreaux en Nouvelle-France, il poursuit dans la même veine en fouillant les archives judiciaires du pays pour «faire percevoir toute la vie qui grouille derrière les plaintes, les dépositions des témoins et les interrogatoires des accusés». Il se sert d'austères documents pour faire apparaître «des hommes et des femmes, des êtres de chair qui vivent et tentent de lutter contre la faim, la fatigue, la violence et la haine, et surtout l'injustice dont eux, les petits, les précaires, sont trop souvent victimes».

Avec empathie, générosité et, parfois, amusement, Lachance raconte les transgressions qui se produisent en Nouvelle-France. Il reconstitue des bagarres de cabaret, des chicanes de voisins, des duels, des vols audacieux et des meurtres. Il nous fait rencontrer des prostituées et des faux-monnayeurs. Il recrée des procès et s'émeut de pouvoir ainsi «faire une brèche dans le secret» de l'existence de nos ancêtres.

«En feuilletant ces affaires judiciaires, écrit-il, c'est comme si ce monde disparu se matérialisait devant nous.» Bien sûr, le son des voix est perdu à jamais, mais les mots qui restent permettent encore de signifiantes mises en récit. Les «signalements» contenus dans les archives de procès criminels, l'équivalent des photos d'aujourd'hui, nous renseignent même sur le physique de ces pauvres bougres. On découvre ainsi qu'ils n'étaient pas grands, dépassant rarement cinq pieds deux pouces.

Moins sévère que son équivalent métropolitain, la justice coloniale n'en est pas moins rigoureuse. Les prévenus sont présumés coupables jusqu'à ce qu'ils aient prouvé leur innocence, n'ont pas droit aux services d'avocats (interdits de plaidoirie dans la colonie) et sont parfois soumis à «la question» (torture) pour avouer. Les coupables peuvent être bannis, fouettés, envoyés aux galères, soumis au supplice de la roue (on les met en croix pour leur casser jambes et bras avant de les achever) ou pendus.

Ces châtiments sont appliqués par «le maître des hautes oeuvres», nom donné au bourreau, une fonction considérée comme nécessaire, mais honnie par le peuple. Le portrait qu'en trace Lachance est particulièrement inspiré. L'historien évoque les sentiments de dégoût et d'aversion que le personnage suscite chez les Canadiens, qui l'assimilent, compte tenu de ses vêtements rouges, au diable. Comme personne ne veut exercer cet emploi, les autorités doivent faire appel à des criminels qui acceptent la fonction en échange d'une remise de peine. On fera même venir, en 1733, un esclave martiniquais à cette fin, mais ce dernier s'abîmera dans la mélancolie. On le comprend, même si sa tâche n'était pas trop éreintante puisque, comme le souligne Lachance, le crime est somme toute assez peu répandu en Nouvelle-France.

Revisiter la vie quotidienne de nos ancêtres en compagnie d'un vulgarisateur de la trempe d'André Lachance est un plaisir instructif, qui rassure sur l'utilité de l'histoire.

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louisco@sympatico.ca

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À quoi sert l'histoire aujourd'hui?
Sous la direction d'Emmanuel Laurentin
Bayard
Paris, 2010, 176 pages

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Délinquants, juges et bourreaux en Nouvelle-France
André Lachance
Libre Expression
Montréal, 2011, 240 pages

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2 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 12 mars 2011 11 h 13

    "C'était mieux avant" à Saguenay

    Vous écrivez :
    « Il se sert d'austères documents pour faire apparaître «des hommes et des femmes, des êtres de chair qui vivent et tentent de lutter contre la faim, la fatigue, la violence et la haine, et surtout l'injustice dont eux, les petits, les précaires, sont trop souvent victimes».

    Est-ce cela le beau et bon patrimoine "C'était mieux avant" canadien-français catholique que le maire de Saguenay veut préserver à tout prix...en s'appuyant sur des décisions judiciaires d'Anglais protestants d'Ontario et de juges Anglais protestants de la Cour suprême d'Ottawa ???

    Oui, M. le maire de Saguenay, l'histoire « menace les reconstructions mythiques et mystificatrices».

  • Roland Berger - Inscrit 12 mars 2011 15 h 18

    Lien pertinent

    Le lien fait par Godefroy avec la saga régressive du maire Tremblay de Saguenay est des plus pertinent. Merci !
    Roland Berger