Mélange des genres

Jamais n'a-t-on vu un ministre de la Justice se voir confier la stratégie de collecte de fonds de son parti auprès de la communauté juridique, ni un ministre de l'Agriculture piloter l'opération charme de sa formation auprès des fermiers et des éleveurs. Les partis au pouvoir à Ottawa avaient pour habitude de se garder une petite gêne à cet égard.

Avec le gouvernement actuel, cette gêne a complètement disparu. On sait depuis longtemps que le ministre de l'Immigration, Jason Kenney, est responsable de la percée du Parti conservateur auprès des communautés culturelles. Il y consacre tout son temps libre depuis 2006 et cela n'a pas cessé après son accession au Conseil des ministres en octobre 2008.

On aurait dû s'interroger à ce moment-là, mais personne ne soupçonnait à quel point les deux fonctions, celle de ministre et de soldat de choc du parti, allaient s'imbriquer. Il a fallu qu'un document atterrisse la semaine dernière, par erreur, entre les mains de la seule députée néo-démocrate de l'Alberta, Linda Duncan, pour qu'on commence à s'interroger de façon sérieuse.

L'affaire ressemble à ceci. La semaine dernière, le ministre Kenney s'est fait demander par ses collègues albertains davantage d'information sur une campagne de publicité que le parti souhaitait faire financer en partie par les associations de comté. M. Kenney leur a promis de la documentation et a confié l'envoi à un adjoint. Ce dernier a accompagné le tout d'une lettre sur le papier à en-tête du député Kenney. Premier problème.

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Utiliser les ressources du Parlement ou du bureau du ministre pour des activités partisanes est interdit. Le ministre s'est défendu en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses directives et que l'adjoint avait offert sa démission, qui fut acceptée. M. Kenney s'est excusé aux Communes, a alerté le commissaire à l'éthique et... envoyé un chèque de 10 $ à la Chambre pour rembourser le coût du papier!

L'utilisation des ressources du Parlement est condamnable — et le gouvernement aimerait bien ramener toute l'affaire à ce détail — mais le fond du problème est ailleurs, dans le contenu cru et froidement calculateur de cette stratégie parrainée par le ministre.

Selon ce document, le parti souhaite cibler 10 circonscriptions de Toronto, Vancouver, Montréal et Winnipeg, où «il y a beaucoup d'électeurs ethniques» qui «vivent là où nous devons gagner». Le document décrivait brièvement la position du parti au sein de l'électorat chinois et originaire de l'Asie du Sud, tout en précisant qu'on visait les Ukrainiens et les Juifs avec des publicités diffusées pendant deux semaines à la télé, à la radio et sur la Toile.

Que le parti ait une stratégie d'approche des communautés ethniques n'a rien de choquant, bien qu'on puisse débattre de son contenu. Le problème est d'où elle vient: le ministre de l'Immigration.

M. Kenney se défend en disant qu'il est normal pour des politiciens d'avoir des responsabilités partisanes, que tous les ministres et députés en ont. Il cite volontiers les discours faits devant différents groupes ethniques. On veut bien. Tous les ministres s'adressent à des organisations intéressées aux activités de leur ministère. Après tout, qu'irait faire un ministre de l'Agriculture à une réunion du Barreau? Le ministre Kenney ne fait pas exception et il est très sollicité par les communautés culturelles.

Il y a cependant une marge entre jouer son rôle de ministre, participer à des activités de son parti et piloter des campagnes publicitaires pour obtenir, pour son parti, l'appui des «clients» de son ministère. Le ministre ne semble pas faire la distinction entre les activités liées à ses fonctions et celles destinées à servir sa formation. Il en a donné un autre exemple hier quand il s'est vanté d'avoir attaqué le Bloc dans une lettre ministérielle envoyée à une organisation d'aide aux immigrants et aux réfugiés.

M. Kenney dit séparer ses activités ministérielles et partisanes et en veut pour preuve, entre autres, le fait qu'il a un papier à en-tête personnel et paie lui-même ses timbres et sa papeterie quand vient le temps de s'occuper des affaires du parti.

Ce n'est pas le choix de la bonne feuille de papier qui effacera l'impression de conflits entre les intérêts du parti et ceux de l'État. Pire, on est forcé de se demander, à la lecture des documents dévoilés la semaine dernière, si les communautés ciblées par le parti sont mieux servies par le ministère et si celles qu'on ignore — les Arabes, les Haïtiens, les Latinos — perdent au change.

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Le ministre devrait choisir: rester ministre ou être responsable de la stratégie de son parti auprès des communautés culturelles. Il ne peut faire les deux. Il a rejeté hier l'idée d'abandonner ses responsabilités partisanes et on peut prédire que le premier ministre ne voudra rien changer à ses deux mandats. Jason Kenney est trop efficace et réussit trop bien pour penser lui retirer quoi que ce soit.

Malheureusement, cela vient renforcer l'image d'un parti qui est près à tout pour faire des gains, y compris à faire fi des règles et à se ficher des apparences. Un parti qui ne fait plus la distinction entre ses intérêts et ceux du pays. C'est peut-être pour cela que les conservateurs ne voient pas davantage le problème à demander aux ministères de remplacer «gouvernement du Canada» par «gouvernement Harper». «Bienvenue à Harperland»?

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mcornellier@ledevoir.com
2 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 9 mars 2011 07 h 51

    Harperland...

    Harperland, c'est le titre du récent livre du célèbre chroniqueur au Globe and Mail, Lawrence Martin, qui n'arrive plus à tenir à jour la liste de tous les accrocs que font les Conservateurs de Stephen Harper à la démocratie, à la responsabilité ministérielle et à la séparation entre le parti et le gouvernement.

    Larence Martin, dans sa chronique du 7 mars, énumère un certain nombre d'incidents qui devraient convaincre les députés et tous les Canadiens que Stephen Harper est déjà allé trop loin dans sa détermination à établir la partisanerie conservatrice dans tous les domaines de la gouvernance. On arrive à la limite de la duperie.

    Et Martin nous rappelle que, ne tenant compte que des évènements récents, on note que Stephen Harper renforce constamment son pouvoir personnel. Il a forcé Mme Oda a faire des pirouettes pour ne pas l'embarasser; le ministre de l'Immigration utilise son bureau parlementaire pour faire de la politique partisane, que Stephen Harper, à l'instar du Roi soleil a prouvé que l'État c'est lui, en remplaçant l'expression gouvernement du Canada par "gouvernement Harper" dans la documentation officielle de Revenu Canada; M. Harper a fait nommé un ami, un certain M. Pentefountas, à un poste pour lequel il n'avait aucune qualification; le Premier ministre a tenté de discréditer personnellement les fonctionnaires comme Richard Colvin ou Sean Bruyan qui ne disaient pas ce qu'il voulait entendre; les efforts du Premier ministre pour retenir et brouillée autant que possible l'information à laquelle aurait droit les parlementaires et le public; le reniement de la promesse d'élections à dates fixes; les départs forcés des responsables de la Commission sur la sécurité nucléaire, de Droits et Démocratie, de la Commission des plaintes à la GRC; ect...

    Lawrence Martin soutient que les Canadiens auraient bien davantages de reproches à faire à Stephen Harper qu'ils n'en ont eu à faire à Jean Chrétien.

  • Jean de Cuir - Abonné 9 mars 2011 23 h 01

    Ils sont tous innocents!

    Ils sont tous innocents : le jugement vient de ceux et celles qui ont au dire des observateurs attentifs à la chose politique eu une conduite reprochable. Et dire que le peuple veut accorder une majorité au prince de la duperie; mais qui est ce prince? Le groupe de conseiller ou le grand représentant du peuple, ou tous ensemble. Qu'en est-il de la représentation? Veut pas ou oui, M. Harper a une double identité ; la sienne et celle qui lui est donnée par le peuple. Selon cette dernière, il ne s'appartient pas; son pouvoir ne lui appartient pas, car c'est un don. S'il ne l'honore pas, il occupe alors l'espace du mépris et usurpe le pouvoir du peuple. Il se doit, comme tous les autres élus, faire tout pour connaître les désirs et idées du peuple et chercher à les incarner. Il se doit aussi, tâche ingrate et difficile, être un modèle. Il se doit de soumettre sa version du bien commun, celle qui est présentée par son parti, au jugement de tous. Or, il occupe un espace de représentation minoritaire; c'est un appel à la collaboration et à la négociation. Ce qu'il a repoussé. Espérons que ce sera "vu"!
    5-3-11