Et le coupable est...

La tentation est grande, après un conflit comme celui au Journal de Montréal, de tenter de trouver un coupable qui serait responsable de la déroute syndicale devant l'empire Péladeau. Voilà un premier point qu'il faut souligner: 250 syndiqués contre une machine à fabriquer du fric, contre des batteries d'avocats, des lois périmées et une indifférence collective qu'il faudra bien analyser. Le coupable n'est peut-être pas facile à trouver.

En théorie, un affrontement entre patron et employés s'organise légalement et pratiquement autour de ce qu'on appelle le «rapport de force»: la capacité de l'employeur de survivre à l'absence de ses travailleurs syndiqués d'une part et celle du syndicat à faire payer un prix économique à l'entreprise d'autre part. Dès le début, les jeux étaient faits. La masse globale d'informations produite par Quebecor permettait non seulement de produire le quotidien, mais aussi d'augmenter ses profits puisque le Journal maintenait ses ventes et économisait la masse salariale des employés syndiqués. Pour contrecarrer ce rapport de force faussé, le syndicat disposait de divers outils, dont le recours à l'opinion publique, les pressions sur les clients annonceurs ou sur les entreprises reliées au Journal.

Les manifestations, et en particulier les piquets de grève, font partie des outils syndicaux pour atteindre ces objectifs. Trois injonctions rapides en début de conflit ont réduit les droits de piqueter à leur portion la plus congrue, transformant cette arme de nuisance en manifestation symbolique et inutile. La courte et pacifique visite des syndiqués dans les locaux de la rédaction pour souligner six mois de lock-out s'est soldée par une centaine de condamnations pour outrage au tribunal, par des poursuites de l'employeur, des congédiements et des dizaines de suspensions. Ici, ce ne sont pas les juges qui ont un parti pris; ils appliquent la lettre et l'esprit du Code civil.

Nos lois civiles régissent, affirment et défendent le droit à la propriété privée, à son commerce et à sa jouissance pleine. Bon, dans ce cas, les tribunaux n'ont fait ni dans la dentelle, ni dans la compréhension des enjeux, mais ils appliquaient avec rigueur et (à mon avis) une sévérité suspecte des lois qui constituent l'esprit même du capitalisme.

Pour rééquilibrer légalement le rapport de force en faveur des syndiqués, restait la bataille de l'opinion publique, dont la forme efficace est le boycottage du produit, le refus d'acheter un journal fabriqué par des «scabs». Il existe des exemples de boycottage qui ont eu des effets positifs, comme dans les années 1970 celui des laitues et des raisins de la Californie. Mais voilà, on pouvait se rabattre sur des raisins du Chili ou des laitues du Mexique. Pour un lecteur fidèle, il n'existe pas de produit valable de substitution. Le quotidien, c'est comme la religion ou la politique. On est catholique, bleu ou Le Devoir, cela fait partie de l'ADN de chacun.

L'autre option consistait à priver le Journal de contenu en demandant à ceux qui font la nouvelle, artistes, politiciens, leaders de toutes sortes, de boycotter le Journal et ses journalistes. Plusieurs formations politiques et organismes l'ont fait, mais leurs déclarations et leurs gestes faisaient quand même les manchettes du quotidien, qui se fournissait dans le supermarché Quebecor de l'information pour produire sa feuille de chou. Le boycottage de l'empire médiatique lui-même, seule solution possible, n'a jamais pris forme car, pour une grande majorité d'acteurs de notre vie collective, le refus de collaborer avec l'empire équivaut à une forme de suicide médiatique. C'est faire un faux procès aux nombreux travailleurs syndiqués que de leur reprocher de lire le Journal, comme si le fait de voter pour le NPD, favorable à l'avortement, faisait de vous un catholique apostat.

Force est de constater que les raisons de la défaite syndicale ne résident pas seulement dans des choix stratégiques, soit du syndicat, soit de la CSN. Elles sont beaucoup plus profondes.

Le Québec, comme beaucoup de sociétés postmodernes, ne parvient plus à se lancer dans de larges mouvements de solidarité collective, sinon lorsqu'il est ému par des désastres humains comme à Haïti. Dans ces sociétés, on a évacué le politique, la vie collective, de presque tous les domaines d'activités qui relèvent dorénavant dans nos esprits du bonheur ou du malheur individuel. Or le conflit au Journal de Montréal était éminemment politique.

PKP demandait à la population si elle acceptait qu'un employeur puissant, en position de quasi-monopole, muni des outils technologiques les plus performants, pouvait organiser la vie à sa manière au mépris de l'ensemble de ses employés, de leurs droits, de leur mérite et de leur dignité. Nous avons collectivement (politiciens en tête) répondu qu'un patron pouvait assassiner de sang-froid tout syndicat qui n'acceptait pas sa vision personnelle de la prospérité collective.

L'échec syndical démontre aussi les limites dramatiques de l'action syndicale traditionnelle devant des adversaires sans état d'âme. Il pose une question fondamentale: quelle réaction opposer à la violence légale? La défaite des syndiqués souligne aussi la faible capacité de mobilisation politique des centrales ou leur manque de volonté de le faire.

Cette défaite, c'est notre défaite, celle de la société québécoise et de ses valeurs de justice, d'équité et de progrès. Une sorte d'agenouillement collectif devant les thuriféraires de Céline Dion. Petit rappel: en 1971, vingt mille personnes participaient à une manifestation interdite pour appuyer les lockoutés de La Presse à qui Paul Desmarais voulait faire payer le prix des changements technologiques. Le conflit se régla dans la dignité.

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