Les milieux humides n'ont pas la survie facile

Milieu humide en automne sur l’île aux Foins
Photo: Source Lorraine Moquin Milieu humide en automne sur l’île aux Foins

D'importants projets immobiliers se pointent dans des milieux forestiers ou humides de la Rive-Sud, qui mobilisent contre eux des centaines de citoyens à Carignan et à Saint-Bruno.

Le cas de Carignan est le plus connu, car au centre de cet enjeu de développement se retrouve l'île aux Foins, un milieu riverain d'une richesse exceptionnelle.

La MRC locale vient en effet d'approuver, à l'exception du vote de la municipalité de Chambly, le plan d'urbanisme de Carignan. Ce dernier avait été adopté en décembre même si, lors de la consultation publique en août dernier, 66 des 68 mémoires réclamaient un zonage de conservation pour tout le secteur de l'île aux Foins, ses canaux, sa plaine inondable et ses milieux humides et pour le corridor «vert» ou forestier, qui va de Varennes à La Prairie.

La défense de ce corridor naturel unique, qui comprend des milieux humides aussi exceptionnels que le boisé du Tremblay et ses rainettes faux-grillon, serait pilotée en d'autres lieux par les plus hautes autorités publiques.

À Ottawa, quand j'y étais journaliste dans les années 60, la mairie et la Commission de la capitale nationale débattaient déjà avec la population de la délimitation d'une ceinture verte autour de la capitale et de sa voisine québécoise. Évidemment, l'absence de projet d'envergure de cette nature en plein XXIe siècle, que devrait piloter la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), indique à quel point on se gargarise de mots ici en matière d'environnement, y compris sur l'île de Montréal, où le taux résiduel de milieux et de cours d'eau encore naturels est en deçà de tout.

Carignan a néanmoins fait quelques progrès dans ce dossier depuis la consultation publique, car elle exclut désormais la possibilité de construire de gros immeubles à condos sur l'île aux Foins. Mais en revanche, le propriétaire pourra y construire 25 résidences luxueuses sur le quart de la surface de cette île, le reste étant toujours une zone inondable non constructible. Un autre problème s'ajoute, expliquait Patrick Paré, du Comité de citoyens du secteur Lareau-Bouthillier, c'est que la zone inondable demeure propriété privée, de sorte que les citoyens de Carignan en sont exclus alors qu'ils réclamaient d'y avoir accès.

Mais reste à savoir si elle sera mieux protégée par les propriétaires privés ou si ces derniers s'arrogeront le droit d'y pratiquer des activités nocives à la longue pour le milieu. Le débat demeure ouvert pour l'instant, car dans certaines situations, une intendance privée peut s'avérer plus efficace qu'une intendance publique qui n'a pas les moyens de ses ambitions.

Enfin, la superficie exigée pour les terrains sur cette île exceptionnelle a été réduite, de 8500 pieds carrés à 6000 pieds, ce qui va créer une pression plus grande sur ce milieu naturel où on a relevé la présente de tortues molles à épines, d'amphibiens et reptiles comme des salamandres à points bleus et des couleuvres à ventre rouge, plus de 80 espèces d'oiseaux, dont des faucons pèlerins, et 25 mammifères, y compris des cerfs de Virginie qui vont certainement quitter les lieux. Mais on n'y trouve pas de rainettes faux-grillon sur place, quoique leur présence ait été signalée non loin de l'endroit.

L'autre faiblesse de ce plan d'urbanisme réside dans une partie qui n'est pas écrite, une faiblesse structurelle qu'il faut attribuer à la politique d'élimination des petits milieux humides du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP). On se rappellera que ce ministère autorise la destruction des petits milieux humides dans lesquels on ne constate pas la présence d'espèces menacées ou rarissimes. On les passe aux profits et pertes du développement durable... Ce sera donc le sort de plusieurs de ces milieux, alors que leur présence à côté d'habitats naturels plus importants fait partie du caractère particulier de cette région avec ses derniers boisés.

On retrouve bien de grands milieux humides protégés, comme à Saint-Hubert. Mais l'absence de politique globale fait en sorte qu'une municipalité peut décider de protéger des milieux de ce type alors que les décisions de sa voisine détruisent dans les faits la connectivité et le caractère global de la région, un caractère qu'il faudrait impérativement consolider.

Mais Carignan — une ville dont la surface surprend quand on examine la carte des boisés et milieux humides sur le site Internet de la CCM — n'est toutefois pas la seule de la Rive-Sud aux prises avec un enjeu de conservation.

La municipalité de Saint-Bruno fait aussi face à l'opposition de dizaines d'écologistes et de citoyens parce qu'elle veut autoriser la construction d'un énorme projet résidentiel dans ce qu'on appelle le boisé de l'Hirondelle. Il s'agit d'un terrain adossé au parc du Mont-Saint-Bruno, dont il constitue un prolongement naturel. Pour plusieurs, cette forêt importante devrait tout simplement être annexée au parc provincial ou devenir un parc municipal, d'autant plus qu'il fait partie du maigre patrimoine naturel encore intact de la région de Montréal avec les parcs d'Oka et des Îles-de-Boucherville (dont on attend toujours l'agrandissement promis par Québec).

À Saint-Bruno, le boisé de l'Hirondelle appartient au sénateur Paul J. Massicotte, qui peut légalement développer ce terrain situé en zone blanche. Mais voilà qu'on y trouve là aussi un important milieu humide abritant des espèces rares ou en péril, ce qui commande sa protection. Et le promoteur est d'accord. Mais ce n'est pas en enclavant un grand milieu humide dans un projet immobilier d'envergure qu'on va convaincre canards, amphibiens et oiseaux d'y vivre encerclés de maisons, d'autos, de vélos, de chats et de chiens. Personnellement, si j'avais des ailes — ce qui n'est vraiment pas le cas! — j'irais me ferais voir ailleurs!

Suggestion de lecture: Des forêts et des hommes, par Yann Arthus-Bertrand et la Fondation GoodPlanet, éditions de la Martinière, 183 pages. Cet écologiste de premier plan rappelle à juste titre que rien n'est plus symbolique aujourd'hui que de planter un arbre. Mais c'est la forêt, toutes les grandes forêts, qu'il faut sauver, car elles ne couvrent plus que le tiers de la surface terrestre, où elles abritent l'essentiel de sa biodiversité. Leur élimination, au rythme de la surface de l'Irlande chaque année, contribue pour un cinquième aux émissions de gaz à effet de serre, soit presque autant sinon plus que la totalité du parc automobile. Une réflexion essentielle en forme de livre-photos, qui fait saisir autant par l'émotion que la raison l'importance de cet enjeu planétaire.

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