Médias - Sans journalistes et « avec pas de scabs »

Un journal sans journalistes, c'est donc possible. Le Journal de Montréal en fait la preuve depuis plus de deux ans. La population s'en contrefout royalement et continue de consommer (c'est le bon terme) cette source d'information maganée, sans honte ni remords. Le tirage du Journal de Montréal a même augmenté pendant les vingt-cinq mois du conflit de travail.

On répète: le quotidien produit sans ses journalistes a attiré encore plus de lecteurs depuis deux ans.

On dit souvent qu'une société n'a que les médias qu'elle mérite. On peut aussi renverser la proposition: les médias n'ont finalement que la société qu'ils méritent.

Que va changer la nouvelle entente entérinée samedi soir? Dans quelques semaines, une fois le protocole de retour au travail enclenché, Le Journal de Montréal sera produit par une salle de nouvelles de 42 employés, reporters, pupitreurs et photographes.

Ils étaient deux fois plus nombreux au moment du déclenchement du conflit de travail en janvier 2009. Les survivants comprendront deux douzaines de journalistes-reporters, soit moins que Le Devoir qui compte dix fois moins de lecteurs.

Un journal sans cadres aussi, c'est donc possible. Car voilà bien une autre leçon négligée de ce conflit: depuis 266 jours, le plus populaire quotidien francophone d'Amérique est bel et bien publié sans patron de salle, ou tout comme.

Principe de Peter

Le principe de Peter s'applique partout. Dans les médias, un patron, en gros, c'est un ancien plus ou moins bon reporter converti en surveillant de reporters plus ou moins compétents.

Au Journal de Montréal, depuis deux ans, au lieu de surveiller et punir, les anciens petits boss s'occupent à rédiger des articles, trier des demandes d'accès à l'information, écrire des chroniques. Bref, les cadres font le travail des lock-outés, mais ils ne font pas le leur, prouvant du fait même leur inutilité. Alors, à quoi bon les garder?

La tentation de les remercier à leur tour en grand nombre doit fortement tarauder les très grands patrons, maintenant que le conflit est fini. Bonsoir les boys béni-oui-oui, merci pour la sale job dans la salle, mais on ne vous rappellera pas, un point c'est tout.

Samedi soir, après l'assemblée générale, le très digne président du Syndicat des travailleurs de l'information du journal de l'information du Journal de Montréal a eu cette réponse franche à propos des cadres: «Oui, je leur en veux, a dit Raynald Leblanc. Au Journal de Québec, après le conflit de travail, le retour a été très difficile, et je crois que le retour sera également pénible au Journal de Montréal.»

Une partie de l'explication du congédiement prévisible des cadres semble concentrée là. Pour maintenir au moins un vernis de semblant de relations de travail minimalement nécessaires, la haute direction de Quebecor devra vraisemblablement muter, voire congédier, certains cadres intermédiaires.

Gestionnaires en trop

La stricte logique comptable fournit une autre justification imparable. Quebecor a embauché de nouveaux cadres en prévision du conflit. Ils sont des dizaines à s'activer pour produire le quotidien. Pourquoi l'entreprise les conserverait-elle tous, maintenant que ce qui reste de la relève de base revient?

D'ailleurs, le même le sort attend les «travailleurs de substitution» embauchés depuis deux ans par Quebecor. Ces employés sous contrats temporaires bénéficiaient d'un trou dans la législation archaïque sur le travail pour remplacer les lock-outés en télétravaillant. Les tribunaux ont dit et redit qu'il ne s'agissait pas de briseurs de grève au sens légal.

Il s'en trouve pour penser que la législation est mal faite. Une commission parlementaire a mollement étudié la question. Seulement, franchement, ce sera sans conséquence. L'État québécois a créé Quebecor en approuvant et en appuyant la prise de contrôle de Videotron au début de la dernière décennie.

Il est trop tard pour «remettre le dentifrice dans le tube», comme l'avouait candidement au début du mois la ministre de la Culture et des Communications Christine St-Pierre, elle-même ancienne journaliste.

Finalement, en plus d'un journal sans journalistes et sans cadres, un journal «avec pas de scabs» est donc aussi possible pendant comme après le conflit...

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13 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 28 février 2011 05 h 35

    À droite toutes

    Vous avez bien lu: "Un journal sans journalistes, c'est donc possible. Le Journal de Montréal en fait la preuve depuis plus de deux ans. La population s'en contrefout royalement et continue de consommer (c'est le bon terme) cette source d'information maganée, sans honte ni remords."

    Si quelqu'un tente de me convaincre que les Québécois ont une tendance vers la gauche politique, les revendications sociales et l'action collective et syndicale, je lui demanderai de m'expliquer pourquoi on vient de constater le contraire, et de me trouver des motifs pour y croire encore.

  • Socrate - Inscrit 28 février 2011 05 h 38

    pipelisation

    Avec du sport, du sport et du sport encore, l'avenir est très certainement à la pipelisation des médias avec ses grosses machines à saucisses populistes. Place aux stades à nouvelles.

  • Linda Larocque - Inscrite 28 février 2011 07 h 14

    Où est la solidarité québécoise?

    SI la population avait boycotté le JdM et cessé de lire le torchon que produisait les p'tits boss de bécosse et les scabs, le conflit aurait fait long feu. Mais avec des SI, on mettrait Paris en bouteille. Dommage.

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 28 février 2011 09 h 10

    Les temps changent

    Votre analyse me fait croire que vous ne semblez pas comprendre que les modes de travail changes dans tout les sphères de la vie. Plutôt que de blâmer le gouvernement qui refuse de se mettre à genoux devant les demandes du syndicat allez plutôt blâmer le syndicat pour son refus de comprendre que toute l'industrie est en évolution sans précédant, et que la moindres hésitations de procéder aux changement peut lui être fatal.
    Au Québec, nous avons l'occasion de voir trop souvent la solidarité de gens bien mal placé, lorsque se présente un nouveau projet de développement et que des groupes se mobilisent par solidarité pour empêcher sa réalisation même si c'est de l'intérêt public.

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 28 février 2011 09 h 33

    Précision.

    L'auteur affirme que le JdM a augmenté en lectorat. Mais il ne précise pas que le «torchon du Corporate Bum à PKP», était distribué gratuitement et «agressivement» par des crieurs aux entrées de stations de métro depuis plusieurs mois.

    C'est absolument trompeur en terme d'augmentation du lectorat. Je faisais moi-même partie d'une escouade (34 membres) anti-torchon qui ramassaient deux copies par jour, affirmant que c'est pour le bureau et les foutant à la poubelle du coin de la rue par la suite.