Essais québécois - La crise comme occasion et comme obstacle

La crise économique mondiale qui a frappé dernièrement a beau avoir fait moins de ravages au Canada et au Québec qu'ailleurs, ses séquelles ne nous ont pas épargnés. Qu'on pense, en effet, aux milliards évaporés de la Caisse de dépôt et placement du Québec, au retour d'imposants déficits et aux budgets d'austérité qu'on s'apprête à nous imposer à répétition pour renflouer les coffres de l'État, vidés pour venir en aide aux responsables mêmes de cette crise.

Pour résumer, on pourrait dire que, quand les grands constructeurs automobiles et les banques se poussent avec la caisse, le col bleu doit injecter 200 $ de plus dans la caisse santé pour éviter la fermeture des hôpitaux.

Les leaders politiques et économiques n'avaient pas encore fini de formuler leurs promesses de réforme du capitalisme que les requins de la finance, sauvés du naufrage par de l'argent public, recommençaient déjà à s'octroyer de scandaleuses primes au rendement nourries à la misère du monde.

Ce système est-il réformable? Le sociologue et philosophe Pierre Mouterde, dans La gauche en temps de crise, s'inspire de la grille marxiste pour conclure à la faillite du capitalisme historique. Ce système, «dans lequel on s'acharne à faire de l'argent pour faire encore plus d'argent», s'avère inégalitaire, anarchique et est déchiré par d'insurmontables contradictions. Pour augmenter son profit, le capitaliste réduit les salaires de ses employés, qui n'ont alors plus les moyens de consommer ce qu'ils produisent. La logique du crédit peut tenir lieu de respirateur artificiel au système pendant un temps, mais ne peut déboucher que sur la crise. De plus, «le productivisme échevelé du système capitaliste» annonce une crise environnementale majeure.

Réaliser un rêve

Mouterde, contrairement à certains marxis-tes «scientifiques» d'hier, ne croit pas que le système s'effondrera de lui-même, sous le poids de ses contradictions. Attendre passivement cet échec final n'est donc pas la solution. Volontariste, le militant propose plutôt de «penser une utopie qui soit en même temps "stratégique", c'est-à-dire qui se donne des moyens pratiques de réaliser ses rêves et aspirations, de les enraciner dans la réalité concrète de la société dans laquelle on vit».

Soucieux de «reconstituer un mouvement de contre-hégémonie» comme celui qui a animé le monde occidental entre 1917 et 1980 avec la montée du mouvement syndical, l'émergence de partis et gouvernements de gauche, le développement des mouvements d'émancipation nationale ou de libération des femmes, Mouterde, pour éviter les dérives du socialisme d'hier tout en s'en inspirant, avance «l'idée de rupture démocratique». Il évoque le respect de la diversité des aspirations collectives et individuelles, la nécessité de «réinstaller partout le conflit vivifiant» en faisant la grève, en refusant le productivisme, et celle d'une «action sociopolitique unificatrice» pour renouer avec le sens de la stratégie collective.

Les récents succès de la gauche latino-américaine ravivent les espoirs de Mouterde, qui s'incarnent, au Québec, dans la formation Québec solidaire (QS). Conçu comme un «coordonnateur démocratique», ce parti, «en promouvant conjointement l'idée d'investir le parlement (de prendre le pouvoir gouvernemental) et de pousser tout un chacun à exercer le pouvoir ici et maintenant partout où cela est possible, sur les lieux de travail, dans les quartiers, etc. [...] deviendrait cet instrument capable de nous rassembler et de nous doter d'une stratégie commune efficace». Mouterde, sur son élan, imagine même que les citoyens insatisfaits tentés par l'ADQ pourraient se résoudre à canaliser plus sainement leur frustration en rejoignant QS!

«L'opinion publique se rend parfaitement compte qu'il y a un problème fondamental avec le capitalisme aujourd'hui, affirmait Jean-François Lisée dans Le Devoir du 7 novembre 2009. Ce qui lui manque, ce sont des solutions auxquelles elle peut se rallier.» Lisée, pour sa part, ne propose pas de rompre avec le capitalisme, mais plutôt de le dompter. Mouterde, lui, n'y croit plus. Il me semble pourtant bien plus difficile de croire à la pertinence et à la faisabilité de son programme radical qu'à celles du programme réformiste.

Une fiscalité sur la corde raide


La récente crise a révélé les dysfonctionnements de l'économie mondiale. En en faisant payer les pots cassés par les contribuables ordinaires, les États occidentaux ont suscité le mécontentement, voire la révolte. Or, annonce la fiscaliste Brigitte Alepin dans La crise fiscale qui vient, si des changements structurels ne sont pas apportés à nos régimes d'imposition, ces révoltes risquent de se multiplier dans les années à venir.

Au Canada et au Québec, les déficits s'enchaînent, les contribuables qui assument l'essentiel du fardeau fiscal sont de moins en moins nombreux et l'évasion fiscale est un fléau. Pendant ce temps, les plus riches accaparent les fruits de la croissance. «Pour assurer leur pérennité, écrit Alepin, les systèmes d'imposition doivent généralement respecter trois grands principes: être simples, efficaces et équitables.» Or ce n'est plus le cas.

Des phénomènes récents font peser d'insoutenables pressions sur nos systèmes fiscaux. Pour attirer les multinationales, les pays se livrent une concurrence féroce en défiscalisant les entreprises. Au Canada, suivant la tendance mondiale, les taux d'imposition des sociétés ont chuté de 50 % depuis 2000 et devraient atteindre 15 % en 2012, rapprochant le pays d'un paradis fiscal. Or, si les entreprises ne paient plus d'impôts, d'autres devront les payer. Seule une improbable entente fiscale mondiale pourrait mettre un terme à cette course à la faillite.

De savante façon, Alepin montre aussi que les phénomènes des paradis fiscaux, du commerce électronique («le paradis fiscal du commerce de détail») et des fondations de charité privées et publiques (qui bénéficient d'importants privilèges fiscaux et n'ont que peu de comptes à rendre) menacent les finances publiques, la stabilité politique et, ultimement, la démocratie.

En 2004, Alepin signait Ces riches qui ne paient pas d'impôts (Méridien). Son récent essai, austère, poursuit dans la même veine, en nous offrant les instruments d'une vraie lucidité fiscale.

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louisco@sympatico.ca


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6 commentaires
  • Roy10egen - Abonné 26 février 2011 19 h 29

    Réforme par et pour le Haut ou pour et par le Peuple?

    J'ai lu avec plaisir le livre de Pierre Mouterde et il est heureux que cette chronique du Devoir souligne la contribution intellectuelle de cet auteur qui. depuis de nombreuses années remet à l'ordre du jour les questions fondamentales du panorama politique de notre temps.
     Au Québec, il y a belle lurette que la Révolution Tranquille s'est essoufflée.... et on oublie trop souvent que ses bienfaits ne sont tombés ni du ciel ni des élites des années 50.  C'est la grogne des mouvements populaires des années 60 et du début des années 70 qui ont donné des moyens politiques aux libéraux, face à leurs adversaires de l'époque, pour faire passer le Québec du Moyen-Âge rural au capitalisme propre de notre époque. Cependant, lorsque le monde ouvrier et les nouveaux salariées syndiquées des villes ont commencé à prendre la rue pour exiger des salaires décents, des soins de santé et des écoles publiques, le patronnat et l'élite canadienne et québécoise n'ont pas hésité à les matraquer et imposer des décrets pour les obliger à rentrer au travail et même à abaisser leurs salaires sous la menace de fermer les usines...  Avec l'arrivée des pseudo-socio-démocrates péquistes, cette même approche sera reprise au cours du dernier mandat de Saint René Levesque, en 1983, alors que Lucien Bouchard était le grand négociateur du gouvernement pour la fonction publique! Par décret, le gouvernement néo-libéral a abaissé les salaires des salariéEs de la fonction publique, les obligeant de force à entrer au travail.
    Le Québec n'est pas le seul à se plier sous le Talon de Fer des oligarches capitalistes.  C'est ce qui arrive lorsque les règles du système et que la démocratie se limitent à confier aux éluEs le soin de légiférer avec des mandats en blancs pour 4 ans!!! Il n'y a donc pas à se surprendre si les politiciens et partis bourgeois ne peuvent apporter des réformes qui remettent en cause la logique du systême auquel ils croient

  • Roy10egen - Abonné 26 février 2011 19 h 35

    Réforme par le haut ou FREINER par le bas?

    Depuis 350 ans qu'il existe, crises après crises, sont apparus des réformateurs et des partis bourgeois qui ont obtenu l'appui des populations pour coloniser et s'emparer des marchés nationnaux, inféoder les forêts, les mines, les cours d'eaux,  l'espace aérien et les océans. Aujourd'hui, les grands capitalistes se partagent les ressources de la planète, ont la main mise sur les sources énergétiques et ont à leur disposition des armées équipées pour détruire des populations entières. C'est ce que l'auteur Pierre Mouterde désigne comme la logique mortifère du capitalisme.
    Définitivement, cette logique d'accumuler des capitaux en fonction des intérêts privés d'une minorité conduit de désastres en catastrophes!  Pourtant, malgré les guerres, la pauvreté envahissante et le mal-vivre que ne cesse de provoquer le capitalisme... Un grand nombre de bien pensants continue de penser et de semer l'illusion qu'il serait possible de l'humaniser et de le dompter... Evidemment, ce mode de production sociale ne croulera pas sous ses contradictions. Il faut donc le freiner.
    La question est donc de savoir, quel secteur de la société pourrait le faire? Certainement pas les partis bourgeois (libéraux, conservateurs, péquistes, bloquistes, adéquistes et même pas le NPD qui ne pense pas plus loin que la sauvegarde des acquis...). En fait, l'oligarchie bourgeoise s'est appropriée de la démocratie et de ses rouages de commande. Pour l'affronter, les forces populaires devront reprendre le pouvoir et l'exercer directement par différentes médiations : un ou des partis qui la représentent sur la place publique pour centraliser le pouvoir populaire, des comités permanents de représentation et de contrôle sur les lieux de travail, dans les quartiers populaires, au niveau de la jeunesse, au niveau des personnes.
    Rien n'est arrêté dans les possibles d'un pouvoir de démocratie populaire... il faut apprendre à la mettre en place. Ce ne peut pas être pir

  • Geoffroi - Inscrit 27 février 2011 10 h 34

    Démocraties bourgeoises et populaires

    @ M. Oegen
    Dans une démocratie dite "bourgeoise" - avec droit de vote, syndicats, coopératisme, éducation accessible à tous et une certaine redistribution de la richese - le peuple a une assez bonne marge de manoeuvre pour s'épanouir. Trouvez-mieux !!!
    Dans une démocratie dite "populaire" ça ne fonctionne pas - comme dans les ex démocraties dites "populaires" de l'Europe de l'Est et la Chine communiste bourgeoise capitaliste populaire. Même à Cuba la fin est prôche

    Nous sommes actuellement "condamnés", même Québec "Solitaire", au réformisme "bourgeois".

  • Roland Berger - Inscrit 27 février 2011 15 h 26

    À Monsieur Godefroy

    Vous accueillez cette condamnation avec un bonheur suspect.
    Roland Berger

  • Roy10egen - Abonné 27 février 2011 16 h 40

    Démocratie par le haut ou depuis le bas?

    Le débat n'est pas nouveau et au cours du 20e siècle on a connu différentes tentatives dites communistes pour affronter le capitalisme. Toutes, marquées par ce que fut la doctrine et les méthodes staliniennes, ont instrumentalisé les pouvoirs de l'État en fonction des directives du Parti Unique. Ces modèles dits socialistes n'ont rien de démocratique dans le sens que défend le livre de Pierre Mouterde.
    Ceci dit, mon commentaire précédent ne vise pas à dénigrer les outils de défense ou de luttes que se donnent les couches des oppriméEs au sein de la démocratie bourgeoise (syndicats, associations étudiantes, associations féministes, associations authoctones, etc.). Ainsi comme ils sont indispensables pour défendre leurs droits au sein de la société bourgeoise, ces mêmes associations pourraient participer directement au pouvoir d'une démocratie populaire... Évidemment, dans une telle perspective, les puissants lobbies actuels qui fraient avec les libéraux, les conservateurs et les admistrations des villes de Montréal et Québec se sentiraient drôlement dérangés!