Adieu veau, vache, cochon, couvée

Bien sûr, en entamant un livre intitulé Faut-il manger les animaux?, vous connaissez déjà la réponse. C'est comme se demander si Kadhafi pourrait être votre ami Facebook ou si Guantánamo est une succursale du Club Med. Et en terminant ce livre, vous êtes condamné à vous poser encore davantage de questions dont, cette fois, vous ne connaissez pas nécessairement les réponses.

Par exemple, pourquoi les végétariens (et les végétaliens, encore pires!) passent-ils pour des illuminés, des extrémistes, des éleveurs d'abeilles, des actrices névrosées et anorexiques qui incarnent des ballerines possédées au cinéma (la comédienne Natalie Portman est devenue végétalienne après avoir lu ce livre), des demi-portions sans virilité qui n'assument pas leurs canines, des disciples d'Hitler (il était végétarien, lui aussi!), des bouddhistes de fin de semaine abonnés aux podcasts de Par quatre chemins (Languirand est végétarien depuis qu'il a de gros sourcils).

Tiens, et pourquoi 18 % des jeunes dans les universités américaines sont-ils végétariens? Et pourquoi ces bouffeurs de luzerne sont rarement obèses? Pourquoi Michelle Obama s'est fait garrocher des tomates, dernièrement, lorsqu'elle a soulevé la problématique de l'alimentation déficiente en fruits et légumes dans un pays où l'obésité représente le problème numéro un de santé publique? Sûrement rien à voir avec le lobby des producteurs de viande qui ressemble drôlement à celui des producteurs de cigarettes.

Je me suis aussi demandé pourquoi on voyait rarement d'images d'abattoirs à la télé, ni d'élevages industriels. Qui sait ce qui se trafique là, à part les inspecteurs du MAPAQ, et encore. Même mon ex-boucher du marché Atwater est devenu végétarien...

Je me suis également demandé pourquoi j'ai été assez naïve pour penser que la viande bio que j'achète occasionnellement au marché était épargnée par cette culture de la souffrance, cette dénaturation de l'animal, ce confinement imposé (les images abondent sur le Web si vous manquez d'imagination), ces manipulations génétiques dignes du labo de Frankenstein; qu'elle était moins assujettie à la culture du profit qui règne si allègrement sur l'agrobusiness.

Je me suis enfin questionnée sur les 450 milliards d'animaux élevés industriellement chaque année sur la planète (oui, c'est bien le chiffre fourni par la FAO, la Food and Agriculture Organization), un génocide pour le moins consternant. Et qui va en augmentant avec la Chine et l'Inde préférant le foie gras aux lentilles.

Plus pour moins

Lorsque je vais chercher mes oeufs chez «ma» fermière Wendy (j'y achète parfois du poulet et du lapin), il n'est pas rare que j'entende bêler des agneaux dans la cuisine. Wendy donne le biberon à des triplés en ce moment, «pour que la mère prenne un break et pour les garder au chaud près du poêle».

Wendy ne mange pas ses agneaux, elle les pleure à chaque retour de l'abattoir. Elle a choisi une vie de fermière très modeste parce que le système l'y oblige. Elle fait des ménages pour joindre les deux bouts: «Y a pas de place pour les fermes moyennes. J'ai 91 brebis, 4 lapins, 1 âne, 32 poules, et j'aurais droit à 99 poulets, pas un de plus, sinon c'est 250 $ de quota par poulet à payer au gouvernement.» On comprend vite à quel point il faut rentabiliser le poulet en question. Les fermiers deviennent les dindons de la farce.

Au Québec, comme aux États-Unis, il ne reste presque plus de petites fermes comme celle-ci. 99% de la viande provient d'élevages industriels chez nos voisins du Sud.

En terminant le livre de Jonathan Safran Foer, jeune romancier américain devenu journaliste d'enquête, j'ai aussi compris pourquoi les fermiers sont quatre fois plus susceptibles de se suicider que le reste de la population. Renier son humanité à ce point semble dangereux pour la santé mentale.

Rien que dans le milieu des abattoirs, le taux de roulement du personnel est de 100 % et les employés, souvent des immigrants sans le sou qui ne parlent pas les langues officielles ou n'ont pas de permis de travail, se chargent du sale boulot.

Foer a consacré trois années de sa vie à écrire ce livre, dont un an de recherche documentaire, puis sur le terrain, des entrevues avec de petits et gros éleveurs de toutes allégeances (même une végétarienne qui élève du boeuf), des incursions illégales d'élevages industriels, la nuit, pas une seule visite d'abattoir, impossible d'y avoir accès sous prétexte de «biosécurité».

Bien écrit, imagé à souhait, son best-seller (États-Unis, Italie, Allemagne) qu'on vient de traduire en français se lit d'une traite (façon de parler): des faits bruts, pas d'agressivité envers les producteurs — nous pratiquons tous l'élevage par procuration à travers nos choix alimentaires —, mais une fouille systématique des pratiques de ce milieu. Coeurs sensibles, s'abstenir.

Complices du crime

Je ne vous fais pas grâce des cochons qu'on sèvre à 15 jours (plutôt que 15 semaines dans la nature), à qui on arrache les dents, coupe la queue et testicules à froid (les anesthésiants coûtent cher), à qui on retire le gène du «stress» (parce qu'il affecte la viande), des truies qui accouchent dans leur merde (lisier). Je ne vous fais pas grâce des poulets à grosses poitrines modifiés génétiquement et nourris aux antibios de façon préventive, qui vivent plus près de l'agonie que du paradis, même «en liberté», dans des cages où on n'a d'autre choix que de les débecquer et qui bénéficient de l'espace vital de la dimension d'un livre ouvert. Je vous fais grâce du transport et de toutes les étapes de l'abattage, un pur cauchemar.

Foer braque simplement l'éclairage là où règne l'obscurité, sur toutes les horreurs devenues banalités courantes dans une industrie qui se cache et que nous ignorons avec beaucoup de talent, sous prétexte que le boeuf haché est en spécial à 3,90 $ le kilo chez Maxi.

Loin d'être un militant hystérique de la PETA (People for Ethical Treatman of Animals), mais émule de Michael Pollan (The Omnivore's Dilemma) et de John Robbins (activiste végétalien, auteur de Se nourrir sans faire souffrir), Jonathan Safran Foer s'est converti au végétarisme. Il milite aujourd'hui pour que l'humanité diminue sa consommation de viande (et de poissons!), conscient que le végétarisme serait une solution idéaliste et le végétalisme, une impossibilité culturelle pour la majorité.

Pour des raisons éthiques (besoin de plus?), morales (1 c. à thé chaque matin avec les antidépresseurs), environnementales (un carnivore occupe sept fois plus de terrain qu'un végétarien, sans compter que le secteur du bétail est le plus gros générateur de gaz à effet de serre), sanitaires (grippes aviaires, porcines, oeufs à la dioxine, vache folle, etc.), de santé (maladies cardiovasculaires, cancers, diabète, maladies chroniques), sociales (1,2 milliard d'humains crèvent de faim selon la Banque Mondiale, qui n'a de cesse de sonner l'alerte) et éducatives (nos enfants ne se font pas prier pour renoncer à la viande lorsqu'ils découvrent comment on élève leur pepperoni), on peut choisir de devenir végétarien, végétalien ou à tout le moins un carnivore éthique très sélectif.

Sans fierté, mais avec un grand soulagement, c'est ce que j'ai fait.

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cherejoblo@ledevoir.com
twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes

Adopté: le restaurant Crudessence, une révélation. Mon mari moins tout neuf y mange chaque semaine et y traîne ses rendez-vous d'affaires, parfois déstabilisés. Tout est cru et végétalien, même le pâté chinois, un délice.

Quant aux présentations, elles vous ravissent l'oeil. On donne des conférences gratuites, on offre des cours, on se déplace même pour les aînés (Crudessence au centre d'accueil!), on donne des ateliers aux enfants et dans les milieux de travail. Crudessence est même au menu de la cafétéria de l'Université McGill une fois par mois.

Bref, parlez-moi d'une entreprise qui se bouge pour faire connaître une tendance en expansion. La nourriture servie est à 90 % bio, le vin aussi, et vous pourrez manger votre lasagne, votre burger, vos tacos, vos brownies et votre banana split sans souffrir ni faire souffrir. Deux adresses (2157, rue Mackay et 105, rue Rachel Ouest) et on livre à vélo le midi!

Revu: Bacon, le film (ONF, 2001) d'Hugo Latulipe cette semaine, juste pour me rafraîchir la mémoire avant la saison du jambon à l'érable. Dix ans plus tard, nous sommes encore dans le lisier jusqu'au cou, si je ne m'abuse. Disponible gratuitement sur le site de l'ONF, toujours aussi digne d'intérêt et encore meilleur réchauffé, comme le ragoût de patte. Les mots «croissance», «performance», «productivité» et «profit » font partie du langage de l'éleveur. Quant à Hugo Latulipe, il dit en introduction: «J'ai fait ce film plutôt que de devenir terroriste»...

Noté: que l'émission de radio La Semaine verte allait consacrer un segment de son émission au livre Faut-il manger les animaux? avec l'avis d'un agro-économiste. Bien hâte d'entendre ça. Demain matin, 6h7, à l'heure des poules, sur la Première Chaîne, avec l'adorable Erroll Duchaine.

Remarqué: sur le site des Productions J que Julie Snyder (végétarienne de longue date) produisait un documentaire intitulé La Face cachée de la viande, animé par Sophie Durocher, pour le printemps 2011. Ça devrait être diffusé à TVA... Et le propos ne sera pas aussi tendre que votre steak.

Trouvé: des recettes trippantes sur le blogue Presque végé (61 % de contenu végé), de quoi faire une transition en douceur et en saveur. Pas de religion ici, simplement du goût et de l'imagination. Cette semaine, crème de lentilles à l'indienne et pain naan à l'huile de truffes.

Ressorti: le livre Ma Biographie gourmande de Joël Legendre, paru l'automne dernier. D'accord, la facture visuelle est kétaine à l'os (Éditions La semaine), mais il y a là quelques recettes qui permettent de continuer à manger son ragoût de boulettes, sa tourtière et son burger comme dans le temps. Legendre, végétarien depuis 30 ans, a certainement fait beaucoup pour ce mode d'alimentation, en se faisant aider par son ami Pierre Vigeant pour revisiter des recettes traditionnelles québécoises. Renier son héritage culturel est un deuil qu'on ne doit pas nécessairement entreprendre en virant sa cuti.

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27 commentaires
  • SUE MURPHY - Inscrite 25 février 2011 07 h 50

    POUR L'AMOUR DES ANIMAUX

    Hâte de lire ce livre, ai lu le livre de Robbins il y a maintenant une bonne vingtaine d'années «Se nourrir sans faire souffrir» qui m'avait bouleversée et depuis je suis à 95% végétarienne, car parfois étrangement j'ai des rushs de bacon au petit déjeuner ou encore étrangement un goût de hamburger chez McDo! Eh oui...étrange ces envies culinaires soudaines, à moins que ce soit un goût de sel et gras...je ne sais pas. Par contre, je le fais premièrement par amour des animaux car non je ne ferais pas mal à une mouche, ni à un chat, ni à mon chien. Et vous, vous mangeriez votre chien? Aujourd'hui nous retrouvons trop de recettes et trop de produits de remplacement; lentilles, fausse viande au tofu de style Yves Veggie, toute une panoplie de légumineuses de la compagnie Clic,des produits indiens en sachets tout préparés, du tofu sous toutes ses formes...et non je ne suis pas verte et rachitique, j'ai même quelques livres en trop, c'est que le sucre ne fait pas mal aux animaux....ce sera ma prochaine bataille, couper le sucre. Car j'ai réussi à couper le gras, le sel,il me reste le sucre à attaquer. Car l'industrie du sucre et du chocolat sont également des industries qui maintiennent des milliers en esclavage et pas jojo non plus....Donc courage, me disant que j'ai fait ma petite part vers la paix dans ce monde ;). Je vous dit donc Santé et longue vie aux bettraves et carottes, ben oui sucrées mais au naturelles ;) Cordialemnt Sue, www.marketingting.com

  • Guy Cossette - Inscrit 25 février 2011 07 h 56

    Merci Josée!

    Nous savons déjà à quel point nos comportements alimentaires sont nuisibles aux animaux et aux écosystèmes mais il est très bon de se le faire rappeler d'une façon aussi intelligente!
    Merci, merci, merci!

    Julie Cossette et Marie Grenon

  • Fabien Nadeau - Abonné 25 février 2011 08 h 18

    Ben non, ben non...

    La modération a meilleur goût, partout. Bien oui, c'est bon, un verre d'alcool. Mais trois, c'est trop.

    Bien oui, c'est bon de la viande. L'être humain s'en nourrit depuis l'aube de son ère. Avec modération. Un steak de 16 on se partage à quatre.

    Bien non, les Ayatollah de la bonne santé, du végérarisme-végétalisme n'ont pas d'affaire dans mon assiette.

  • Normand Chaput - Inscrit 25 février 2011 10 h 13

    tu me tueras si...

    je comprend que votre magnifique plume sert à écrire des choses qui illuminent votre journal. Il faut bien vivre et vivre de sa plume *qui vient d'un oiseau soit dit en passant* est plus meilleur qu'être un boucher. Mais batinsse qu'en est-il du propos? Un peu de tout et un peu de rien. Pensez-vous qu'un champignon ne souffre pas? Mais si on le coupe plutot que l'arracher, c'est tendance.

  • Serge Bouchard - Abonné 25 février 2011 10 h 46

    Argument facile

    @Fabien Nadeau
    Je me doutais bien que quelqu'un allait sortir l'argument ad hominem des ayatollahs, comme ce fut le cas avec le tabac. Le végétarisme n'est pas qu'une affaire de bonne santé individuelle bien qu'on la constate, c'est à l'échelle des écosystèmes que se situe cet enjeu.