Révolution? Sans aucun doute

À Paris, en 1789, avant même que ne brûle la Bastille, les révolutionnaires avaient le sentiment explicite — formulé comme tel — de faire une «révolution». C'est-à-dire: un renversement de l'ancien régime (à commencer par un roi qui tombe), un changement de mode de vie, un nouveau contrat social. Avec une portée universelle, même si la révolte est d'abord inspirée par des conditions locales, singulières, contingentes.

Pourtant, à strictement parler, la Révolution française durera bien dix ans, et ne changera pas instantanément la vie des gens. Elle mettra un siècle — et même plus — à voir mûrir ses fruits, ceux d'une démocratie moderne et stabilisée. Chemin faisant, elle aura connu régressions, restaurations, échecs et trahisons.

Pourtant, il s'agit bien d'une révolution dès le premier jour.

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On entend aujourd'hui des réserves autour du caractère — révolutionnaire ou non — de ce qui se passe dans le monde arabe, du boulevard Bourguiba à la place Tahrir, avec des métastases qui s'étendent chaque jour: Yémen, Jordanie, et maintenant Bahreïn, Libye...

La révolution, ce n'est pas seulement le sentiment subjectif de plénitude, de révolte enfin exprimée, de peur disparue. Mais ça l'est aussi, pour commencer: «Tout ce qui m'intéressait auparavant, c'était de survivre au jour le jour, expliquait au New York Times Ahmed Abdel Reheem, électricien de 40 ans présent place Tahrir. Maintenant, les gens se préoccupent les uns des autres: c'est comme une nouvelle naissance.»

L'irruption de la foule et des individus comme sujets de leur propre histoire, dans une région où l'opinion publique indépendante est une vue de l'esprit, c'est aussi ça la révolution. Mais, cette fois, le sujet de la mobilisation est également nouveau. On ne descend plus dans la rue — manipulé par les élites — pour dénoncer les États-Unis ou Israël. On descend pour parler de soi, de sa vie, pour dire au grand jour ce qui ne va pas, ici et maintenant.

Autre signe qui ne trompe pas: la dimension régionale de la révolte, la simultanéité des soulèvements, l'effet domino... Et ce, malgré la diversité de régimes — avec leurs alliances et leurs habillages politiques variables — unis par une commune matrice autoritaire.

Ici, c'est une monarchie de droit divin. Là, un régime plus ou moins laïc, qui utilise ad nauseam l'épouvantail islamiste pour se maintenir au pouvoir et se ménager des alliés complaisants. Et là, un régime «socialiste» qui agite l'illusion du «peuple au pouvoir»: la Jamahiriya libyenne du sinistre Mouammar al-Kadhafi, qui se révèle, à l'usage, le plus féroce dans la répression.

Avant même les fameux «médias sociaux», il y a aussi — acteur capital — la télévision, une vraie télévision arabe, qui échappe aux manipulations propagandistes d'États aux abois, et qui raconte ce drame tel qu'il est vécu, avec empathie. La révolution Al-Jazira mijotait depuis plusieurs années déjà, mais 2011 restera l'année de son épanouissement subversif.

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Autre dimension: le caractère irréversible — même s'il devait rester partiel et inachevé — de ce qui s'est passé. Un total retour en arrière est aujourd'hui inconcevable. Le président à vie, assis sur des mensonges et un chantage du type «moi ou les barbus», c'est fini. Quant au stéréotype de l'Arabe, paysan primaire et terroriste islamiste en puissance, il est aujourd'hui remplacé par d'autres images: celle du trentenaire dynamique et branché — façon Wael Ghonim — et celle, saisissante et métaphorique, de la place Tahrir «nettoyée» à grands coups de balais.

Le naufrage de stéréotypes bien établis et l'émergence d'une nouvelle image — image de soi, image projetée — sont aussi de ces signes qui ne trompent pas.

Ce qui meurt ici, c'est un monde arabe peuplé de despotes et de peuples résignés, un monde réduit à l'immobilisme et à l'impuissance, presque hors de l'Histoire, passif et hypocrite face à l'invasion de l'Irak, et qui attend des autres — Américains, Européens... Turcs — qu'ils règlent pour eux le conflit israélo-palestinien, ou qu'ils aillent régler leur compte aux Iraniens. Ce qui naît, c'est un nouvel acteur, aspirant à devenir sujet de sa propre histoire.

Les plus fins esprits n'avaient pas vu venir tout ça. Ce qui ne veut pas dire que tous ces liens — qui apparaissent rétrospectivement de façon si éclatante — soient faux. La révolution, c'est aussi faire apparaître au grand jour ce qui était, jusqu'alors, obscur ou inconcevable.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com
8 commentaires
  • Pierre Cossette - Inscrit 21 février 2011 05 h 48

    Solidaires du bout de la terre ...

    le filtre des médias traditionnels s'estompe, l'information désencarcannée circule sans entrave sur la toile. L'image de peuples qui prennent leur destin en mains nous fait verser des larmes de joie et nous fait souhaiter que la même allégresse nous touche. Ce ne sont pas des métastases non ce sont de bien bonnes nouvelles pour la planète en entier. Nous devrons sous peu payer le carburant de nos véhicules à sa vraie valeur où nous devrons changer le mode de propulsion de la flotte planétaire de véhicules. Les arabes vont nous obliger à sauver la planète merci.

  • Andre Lemay - Inscrit 21 février 2011 07 h 53

    "L'effet domino"

    En 2011, il est difficile de croire en une vraie spontanéïté dans la chose politique. Le vieil adage qui s'interroge sur qui profite du crime tient toujours la route et devrait, encore une fois, servir de jauge dans notre analyse des événements actuels.
    L'exemple de l'Égypte et de son armée "subventionnée" est sans doute très révélateur sur qui tire les ficelles et au bénéfice de qui.
    Tant qu'ils le peuvent, les américains ferment les yeux sur les agissements de leur séïdes, d'où qu'ils soient (Jérusalem, Bogota, Tunis, Ryad, Le Caire etc.) tant et aussi longtemps que ces despotes sont et demeurent des "alliés", des satellites d'intérêts souvent financiers.
    Mais il y a les autres. Ces potentats récalcitrants qui ne reconnaissent pas l'hégémonie américaine (Tripoli, Téhéran, Damas etc.). Les trouble-fête.
    Serait-il possible qu'en tolérant, aidant, permettant et pourquoi pas suscitant le sacrifice deux ou trois sbires sous des aspects de révolution du peuple dans le monde arabe où sévissent le plus de régimes non-alignés, l'effet domino désiré fasse en sorte que les revirements de situations dans ces derniers pays permettent une récolte payante de nouveaux régimes qui bientôt ressembleront aux anciens à la différence qu'ils seront maintenant alignés, donc tolérables.
    N'oublions pas que les américains "travaillent" le cas arabe depuis le début des années 70. 40 annnées d'un jeu d'essais-erreurs qui ont pu servir de mise en place.
    Qui ces événements risquent-ils de privilégier en bout de ligne?
    Serait-il possible qu'un nouveau président égyptien s'aligne sur Moscou ou Téhéran?
    Poser la question...

  • Alexandre - Inscrit 21 février 2011 08 h 14

    Le monde arabe attend des autres...

    M. Brousseau,
    Je suis d'accord avec votre analyse. Sauf...
    Le monde arabe n'attend pas des autres - Américains, Européens... Turcs — qu'ils règlent pour lui le conflit israélo-palestinien. Il attend, plutôt, que les gouvernements occidentaux - hypocrites - cessent de les berner en leur disant qu'ils travaillent pour la paix au Moyen-Orient, alors qu'ils aident militairement (les USA surtout), économiquement et politiquement (USA, Europe, Canada) les Israeliens (militairement et économiquement plus puissants, et de loin, que tous les pays de la région réunis) dans son occupation, son expansion et ses massacres contre un tout petit peuple (les Palestiniens).
    Les peuples du monde arabe, s'ils réussissent dans la conquête de la démocratie, vont certainement mieux soutenir l'arrêt de l'apartheid israélien et l'instauration de la paix, que leurs despotes passés et actuels.
    Merci aussi pour votre opinion sur Al-Jazira. Pourquoi le Canada (le CRTC) continue à interdire cette chaine d’information (arabe), comme le font beaucoup de despotes arabes ? N’est pas que le gouvernement veut empêcher la diffusion de la vérité sur ce que fait Israël ?

  • Gravelon - Inscrit 21 février 2011 08 h 21

    Merci monsieur Brousseau

    Comme contre poids à l'article de Mme lysianne Gagnon, qui effectivement, à la lumière de toutes ses analyses sur un proche orient dont elle ne connait que le discour du likoud, et dont la complexité dépasse ses points de repères intellectuels, dresse une analyse de ce qui se passe en Égypte en partant de fausses prémisses.
    Les Égyptiens n'ont jamais dit qu'ils voulaient que l'armée se retire. Ceux qui connaissent les égyptiens savent qu'ils vouent un respect et une reconnaissance certaine à leur armée. Dans ce sens, oui, Mme Gagnon a raison, partant de fausses prémisses et de raccourcis intellectuels, mais elle a raison.
    Par contre, là où on peut parler de révolution, c'est dans l'évolution de l'imaginaire collectif, c'est dans le fait de ne plus avoir peur, c'est dans ces images émouvantes de jeunes en train de nettoyer la place de la libération, en train de se réapproprier leur pays, un pays qui leur a été confisqué pendant des générations, la révolution, ce sont tous ces pays dirigés par des dictateurs installés et choyés par les américains qui ont dit non, ça suffit.

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 21 février 2011 08 h 42

    Rectification.

    @ Alexandre

    al-Jazeera(version anglaise) est bel et bien sur nos écrans au Canada. Chaîne 516 avec le fournisseur Bell(pour ne pas faire de pub).

    Ce matin en direct en entrevue, le fils de Khadafi. Ce qui démontre que le fils n'est pas en diapason avec le Colonel qui avait fait interdire les caméras de la chaîne quatarite au pays il y a une semaine. Le Centre libyen d'information(groupe d'opposants basé à Londres) en concluait suite à cette entrevue que le père se met tranquillement sur la touche au profit de son fils.Ce qui faisait aussi partie des pronostics déjà en 2009 tel que l'avait annoncé la télé d'État libyenne( disponible sur le satellite Fortec Star).

    à suivre...