Bienvenue dans le mirage

Photo de Patricia Gorostarzu prise avec une chambre photographique pour l'ouvrage Vintage America<br />
Photo: Source Albin Michel Photo de Patricia Gorostarzu prise avec une chambre photographique pour l'ouvrage Vintage America

Abraham Lincoln est un des quatre présidents étasuniens à avoir sa binette sculptée dans la pierre du mont Rushmore dans le Dakota du Sud. C'est sous sa présidence que fut voté le Homestead Act, qui octroyait 65 hectares de terre à tout candidat au départ pour les territoires vierges (les Sauvages ne comptant pas) venant de s'ouvrir à l'ouest du Mississippi, où il espérait attirer vingt millions d'immigrants européens. De cette époque date probablement l'invention du «rêve américain».

De ces vastes étendues de pays plus ou moins fertiles, le rêve, dans l'après-guerre, migra à la banlieue. Bien sûr, l'occasionnel péquenot pouvait toujours se transformer en nabab, passer comme en rêve d'Ellis Island à Dallas, de la soupe populaire à Wall Street, il reste que, sous la pépère et prospère houlette du vainqueur du jour J, le rêve américain, dans les années 50, adopta le souriant visage du conformisme: le pavillon unifamilial, une petite femme pour enfourner les tv-dinners dans le Westinghouse et torcher de deux à quatre enfants, Papa a raison occupant la place d'honneur au salon, dans l'allée le bazou bien rutilant frotté à la peau de chamois les samedis après-midi, un quartier tranquille où passer la tondeuse et promener le chien. Promise à une quasi-universalité, une version du meilleur des mondes était née.

Un jour viendraient les maisons surdimensionnées avec plus de salles de bains que d'habitants et un bon voisinage électroniquement homogénéisé, protégé au besoin par un garde armé posté dans une guérite à l'entrée. Mais qu'est devenu, entre-temps, le rêve américain des pionniers? Depuis longtemps envolé, on le soupçonne. Remplacé par la simple volonté obstinée du petit Guatémaltèque qui a survécu aux coyotes de la frontière pour devenir terrassier employable et corvéable à merci de l'aube à la nuit illuminée de L. A. De toute manière, c'est la question que s'est posée, semble-t-il, la photographe Patricia de Gorostarzu lorsqu'elle a sillonné ces bons vieux USA pendant près de deux ans, traînant dans ses bagages, au diable le numérique! plusieurs rouleaux de film Polaroïd et une chambre photographique (sic) presque aussi ancienne que les vestiges qu'elle voulait immortaliser.

Elle a aussi eu l'idée d'entrelacer les images en noir et blanc rapportées de ce pèlerinage avec les textes de cinq nouvelles écrites par de jeunes auteurs étasuniens dont les noms paraîtront familiers aux habitués de la collection «Terre d'Amérique». D'assez bonne cuvée, ces fictions. Et bien à leur place, c'est-à-dire: écrites dans la lointaine foulée des Raisins de la colère de Steinbeck, mais sans colère, ou alors rentrée, épuisée d'avoir trop gueulé et dégueulé le long de cette même route rebattue par Kerouac, mais pour ne trouver, bien avant d'en voir le bout, que violence vide et un avenir orphelin.

Qu'est devenu le rêve des pionniers, disons à Delano, Nebraska? Dan Chaon: «Le village avait décliné des décennies durant jusqu'à ce que l'entropie finisse par l'emporter. Mon père me montra les endroits où se dressaient autrefois un silo à céréales, un groupe de maisons et une salle de réunion où l'on organisait des bals. La dernière fois que nous étions venus, l'école en briques rouges était encore debout. Il ne restait plus aujourd'hui qu'un unique arbre mort.»

Cet arbre mort, c'est fatalement celui des généalogies. Puisque le rêve américain, de Daniel Boone et de La Petite Maison dans la prairie aux Corleone du Parrain, a partie liée avec la famille, «institution agonisante» d'après le narrateur de cette fascinante et émouvante nouvelle, c'est donc par elle qu'il doit périr. Et avec lui l'idée même d'une suite, d'une transmission? «Je ne croyais pas qu'il fût réellement possible d'imaginer nos ancêtres. [...] Pourquoi désirer ainsi partir pour l'Ouest, pour un territoire aussi sauvage? Et pourquoi vouloir y demeurer, vouloir y bâtir une ville qui allait prospérer avant de disparaître moins d'un siècle plus tard?», se demande, sous ses tatouages et ses piercings, ce jeune narrateur qui, comme il se doit, rêve à Tokyo, à Séoul et à Bangkok.

«[...] pylônes électriques pareils à de gigantesques squelettes de métal, puits de pétrole surmontés d'énormes insectes robotisés et nulle maison à l'horizon.» «[...] une clôture de barbelés, un champ de blé, un carré de mauvaises herbes et une grange en ruine.» Les descriptions de cette histoire de Dan Chaon contribuent tout autant que les clichés désolés de la photographe à planter les décors que ce livre, dans sa belle édition, nous invite à traverser.

L'humanité sans humains


Détail frappant: la totale absence d'êtres humains sur les photos. Pas la moindre silhouette mâle ou femelle, fût-ce en arrière-plan, dans le flou. Pas l'ombre du plus petit bout de membre ou de main cadré par accident. D'Edward S. Curtis, qu'elle revendique parmi ses modèles, Gorostarzu rejette l'art du portrait. Ses déserts peuplés d'enseignes au néon décrépites, de rails qui vont au diable, de vieilles pompes à essence laissées à rouiller sur l'asphalte crevassé d'herbes folles d'un parking en perdition, de châteaux d'eau écaillés, de roulottes enlisées au milieu de nulle part, de squelettes d'équipements industriels noircis sous un ciel lui-même foudroyé par un climat d'obsolescence générale, de grosses et clinquantes bagnoles en rade et d'antiques pick-up posés comme des scarabées morts sur la pierraille indifférente, n'en deviennent que plus désertiques, comme pour bien marquer que ces lieux ont été conquis par une civilisation matérielle, donc périssable. Au moins provisoirement, ces objets survivent alors à l'humain, mais pour entrer dans cette tristesse figée, quasi absolue, que seul le regard du bipède pensant peut transmuter en beauté: la blafarde American beauty du sac en plastique du film de Sam Mendes.

Quant à l'autre beauté, dont il est parfois question dans la nouvelle de Brady Udall intitulée, justement, La Beauté, elle est d'une nature plus prévisible, j'oserais presque dire: plus saine. Son éloge du ciel bleu, des montagnes de l'Utah («C'est beau, c'est pur»), du vent... «qui fait comme des doigts de femme dans vos cheveux et vous apporte l'odeur des pins, de l'eau fraîche et de la menthe», paraît presque incongru dans l'ouvrage illustré par madame de Gorostarzu. Avec Udall, on a l'impression de respirer, enfin: «J'ai vu des arbres pleins d'aigles en Oregon et des enfants sioux faire du vélo sur les routes enneigées des Black Hills.»

L'au-delà du rêve

Les cinq auteurs des nouvelles que contient ce livre, tous des hommes, écrivent dans l'au-delà du rêve américain, dont la mort survenue vers la fin des années 60, et sans cesse constatée depuis, a été commentée ici même dans des critiques des oeuvres de Tom Pynchon et de Hunter S. Thompson, entre autres lucides. Or, dans Vintage America, c'est vraiment dans la contribution de Richard Lange, que je ne connaissais pas, qu'on touche le fond craqué de la piscine à sec. Pourquoi ont-ils tué Jaurès? se demandait Brel. Dans L'amour m'a donné des ailes, le chien qui aboie pendant que ça tire du fusil quelque part dans la nuit semble se demander: pourquoi ont-ils tué Luther King et les Kennedy?

Madame de Gorostarzu est une petite blonde, d'après la paire de photos qui orne le revers de la jaquette. Son choix de textes est, lui, on ne peut plus mâle. Dans la nouvelle de Lange apparaît le seul personnage féminin de ces cinq histoires: Linda, seize ans, violée trop de fois, accro au speed et complètement crackée. Man, bienvenue dans le super-motel de mots de l'Amérique, avec ses macs, ses crackeurs, son Black poignardé par une fiancée blanche, ses toxicos, ses putes et ses fils de pute, amen.

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chouette.lou@gmail.com
4 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 19 février 2011 09 h 30

    Bravo

    Excellent texte et braco pour l’utilisation emcore trop rare de l’adjectif étasunien au lieu du sempiternel américain, qui n’est qu’une usurpation de propriété continentale.

  • Geoffroi - Inscrit 19 février 2011 11 h 20

    Propositions à la petite blonde

    De bonne heure le matin ou avant le couché du soleil, qui luit pour tout le monde, la petite blonde pourrait photographier d'autres endroits pathétiques: les vieux bateaux pourris à sec de la mer vide d'Aral, les banlieues musulmanes pauvres des villes françaises, Shanghaï avec ses tours de condos vides, les innnombrables belles places de stationnenents de Montréal et Saguenay, à ce dernier endroit la madame ne devra surtout pas proposer au maire intégriste une exposition de photos typiques de belles églises vides et de magnifiques maisons d'ouvriers habitées maintenant par des pauvres...

    Bravo pour votre texte vivifiant.

  • MJ - Inscrite 19 février 2011 20 h 42

    Un monde désabusé

    Belle prose, un brin cynique! Ce qui me frappe, c’est la laideur du paysage de la cité-fantôme, me rappelant le roman de Catherine Mavrikakis, “Le ciel de Bay city”, petite banlieue similaire des années 1960. Ces photographies que vous décrivez me font penser aussi au film “Bagdad Café”, bled sinistre et abandonné. La chanson-thème de ce film, c’est essentiellement un cri lancinant de solitude, un appel à l’autre dans ce désert qui pourrait bien s’apparenter à une fin du monde!

    http://www.dailymotion.com/video/x6vg30_i-m-callin

  • Georges Chauvette - Abonné 20 février 2011 16 h 32

    Bienvenue dans le mirage

    Meci pour la chronique! Superbement rédigé : vous écrivez bien monsieur Hamelin. Georges Chauvette, Laval