Peut-on être l'ami de son prof dans le cyberespace?

Photo: Agence France-Presse (photo) Karen Bleier
Il ne l'avait pas vu venir, mais il nous fait bien rire, ce Marc-Antoine, avec ce faux pas numérique qui vient apporter de l'eau au moulin d'une réflexion en cours actuellement dans l'univers de l'éducation, un peu partout sur la planète: se lier d'amitié en ligne, c'est bien, mais peut-on le faire avec ses professeurs? Les profs peuvent-ils être «amis Facebook» de leurs élèves?

Et, bien sûr, à l'image des interrogations induites par nos nouveaux rapports en ligne, formuler la question demeure toujours plus facile à faire que de trouver la bonne réponse.

N'empêche, au début de janvier, le Virginia Board of Education, aux États-Unis, sorte de commission scolaire de l'État chargée de superviser 132 établissements publics, a tranché en recommandant à tous les profs et employés de ces écoles de ne pas avoir «recours aux outils de communication sans fil pour envoyer des textos aux étudiants». On leur demande également de s'interdire d'interagir sur une base personnelle «avec les élèves par l'entremise des réseaux sociaux».

La peur des rapprochements déplacés entre profs et élèves a bien entendu motivé les têtes dirigeantes du board, qui craignent comme la peste, au pays du puritanisme extrême, de faire face à d'éventuelles accusations d'agressions sexuelles liées à la numérisation des rapports sociaux. Que ces accusations soient fondées ou pas. On comprend: en Virginie, depuis 10 ans, près de 120 professeurs ont perdu leur travail en raison «de fautes graves liées à des relations inappropriées avec des élèves», indique l'organisme, tout en précisant que, dans la plupart des cas, les communications numériques «avaient joué un rôle déterminant» dans ces dérives comportementales.

Ailleurs dans le monde, même si le débat est moins porté sur la chose sexuelle, les professeurs commencent de plus en plus à s'inquiéter des effets pervers potentiels de ces interactions en mode binaire, effets auxquels le petit Marc-Antoine a goûté ici pour notre grand plaisir.

Certes, Facebook, Twitter et les autres facilitent les échanges sociaux et réduisent surtout les distances et le temps dans les communications, avec, dans l'univers de l'éducation, une portée éducative évidente. Surtout lorsque vient le temps, en dehors d'un cours, d'obtenir une réponse simple à une question pas toujours compliquée, ou encore de mettre à profit le sacro-saint concept d'intelligence collective en réseau pour l'accomplissement d'une tâche d'apprentissage. On résume.

La commission scolaire anglophone Lester-B. Pearson, dans l'ouest de Montréal, l'a d'ailleurs bien compris en instaurant au début de l'année le premier programme éducatif au Québec pour former entre ses murs les citoyens numériques de demain. Au lieu d'interdire l'usage des réseaux sociaux, la commission fait le pari suivant: apprendre à ses élèves, de même qu'à son personnel et aux parents, à bien se servir de ces outils pour éviter qu'ils ne frappent les écueils qui accompagnent actuellement le développement de ces technologiques émergentes. Habile.

C'est que ces pièges de la communication 2.0 sont nombreux et le monde de l'éducation, qui a le mérite de se poser des questions, n'a finalement pas le privilège de l'étonnante naïveté qui accompagne la prolifération de ces nouvelles technologies dans le quotidien. Il paraît que c'est normal en période d'innovation: la technologie a une courbe d'adoption par les humains généralement plus rapide que la courbe de réflexion sur ses conséquences et surtout sur la portée réelle de ces outils.

Ce serait la faute à l'euphorie du moment, qui tend aujourd'hui à faire oublier complètement les notions de frontière entre le privé et le public, de morale, d'éthique, de bienséance, de bon goût, de politesse, de pertinence... Entre autres.

On s'éloigne, mais pas trop: le conseiller politique d'un député libéral d'arrière-banc, à Québec, a d'ailleurs appris la chose à la dure la semaine dernière en se faisant montrer du doigt sur la place publique après avoir formulé un commentaire au sujet de Régis Labeaume sur sa page Facebook. Résumé de l'épisode: il y était question, dans un message déposé sur son mur virtuel, du nouveau Colisée de Québec et de son financement par le gouvernement provincial et la Ville. Les mots «petit» «perroquet» «péquiste/bloquiste», «vaniteux» et «morveux» composaient une partie du texte, lapidaire et remarqué.

Dans un paradoxe très contemporain, paradoxe qui laisse de plus en plus perplexe à l'usage, Facebook semble donc, par la magie du numérique — ou l'aveuglement dudit numérique, c'est selon —, faire oublier les règles en vigueur dans la communication publique depuis des lunes en donnant même l'impression à plusieurs que les cadres moraux et éthiques ne s'y appliquent plus. Étrange! Vous avez dit étrange?

On pourrait parler d'une fausse impression d'immunité virtuelle, d'une montée de bulles binaires au cerveau qui fait oublier le jugement et les fondements de notre socialisation et qui, plus que jamais aujourd'hui, devrait inciter Marc-Antoine, et bien d'autres, à tourner sept fois sa langue numérique avant chaque prise de parole en ligne devant 100, 200, 300 ou 500 «amis», une masse critique qui ressemble plus à une assemblée qu'à un groupe restreint de potes. Et ce n'est pas parce qu'on ne la voit plus dans la masse que la prof n'est pas là.

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