Les écosystèmes, une fine horlogerie à ne pas détraquer

La gestion écosystémique exigera bien plus que la simple identification des grands ravages de cerfs de Virginie et d’origaux pour adapter un tant soit peu l’exploitation forestière.
Photo: Source Sépaq La gestion écosystémique exigera bien plus que la simple identification des grands ravages de cerfs de Virginie et d’origaux pour adapter un tant soit peu l’exploitation forestière.

Au moment où Québec modifie la gestion de nos forêts pour la placer sous le signe de la gestion écosystémique, on est en droit de se demander avec quel sérieux le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) aborde ce défi.

La gestion des écosystèmes forestiers exigera d'abord d'identifier ces systèmes vivants, puis de bâtir une stratégie visant à assurer leur pérennité.

Jusqu'ici, les forestiers ont surtout tenu compte de la grande faune, celle qu'on exploite par la chasse parce qu'il s'agit d'une activité économique importante pour plusieurs régions éloignées. Ainsi, on a identifié la plupart des grands ravages de cerfs de Virginie et d'orignaux pour adapter dans une certaine mesure l'exploitation forestière aux besoins de ces nobles espèces.

La gestion écosystémique exigera bien davantage. Ici, ce sera le tapis de mousse garni de champignons et d'arbres poussant en symbiose. Il faudra alors y bannir ces grosses machines qui provoquent un orniérage abusif, susceptible d'assécher le milieu. Ailleurs, cela exigera de protéger un ruisseau, un coteau, ou des espèces rares réunis dans un système vivant dont il ne faut pas détraquer la fine horlogerie.

Mais déjà au ministère, on semble dépassé par l'enjeu. Dans une conférence récente, un haut fonctionnaire racontait qu'on allait cibler certains écosystèmes en priorité. Mais s'il en cible trois ou cinq, jugés plus importants, qu'adviendra-t-il des autres, car on ne trouve que ce qu'on cherche dans ce domaine. La démarche du MRNF semble pipée au départ parce que ce sont les caractéristiques de chaque milieu qu'il faut connaître avant d'autoriser de nouvelles coupes...

Là encore, pour faire de pareils inventaires, il faut trois choses: de l'argent, des biologistes professionnellement indépendants des forestiers et des bilans écosystémiques que les ingénieurs forestiers ne pourront modifier à leur gré parce qu'ils sont, eux, reconnus comme des professionnels et non pas les biologistes. Il faut interpréter sous cet angle la volonté de l'Ordre des ingénieurs forestiers d'avaler l'an dernier les biologistes dans leurs rangs, une subordination que perpétue l'Office des professions et qui menace l'intégrité de la réforme qui s'amorce en forêt. Dommage que l'aveuglement et le silence de l'opposition la rendent complice de cette mauvaise gestion.

Or une omission sérieuse démontre à quel point ce ministère voué à l'exploitation des forces hydrauliques, des ressources forestières et minières oublie ou fait passer au second plan même la gestion des grands gibiers, ce qui est de mauvais augure pour la protection qu'il prétend accorder aux plus humbles espèces.

Selon des sources dignes de foi, les biologistes demandent depuis deux ans, mais en vain, à la direction du MRNF de réaliser les inventaires d'orignaux avant la fin du plan de gestion de ce grand gibier (2004-2010). Le dossier serait paralysé, faute de fonds.

C'est ce qui expliquerait que le ministère vient d'annoncer, sans explication autre que sa volonté de consulter, que le plan actuel de gestion de l'orignal va être prolongé d'un an sans qu'on ait de données fiables sur l'état de ce cheptel dans les différentes zones de chasse. Ce bilan constitue le préalable obligé pour déterminer si le cheptel augmente ou diminue, pour déterminer si on doit hausser ou diminuer la récolte.

Le plus cocasse dans cette affaire, c'est que visiblement le ministère s'apprête à consulter après la fin d'un plan de gestion plutôt qu'avant son échéance.

C'est la première fois depuis 15 ans que Québec reporte un plan de gestion et que les inventaires ne sont pas au rendez-vous, privant biologistes, chasseurs et associations d'une base factuelle pour décider de la marche à suivre dans les prochaines années. On a la curieuse impression devant cette démission en matière de gestion scientifique que le ministère s'apprête à appliquer désormais à la grande faune son ancienne politique de gestion forestière, basée sur des hypothèses plus que sur des données empiriques, que L'Erreur boréale et la commission Coulombe ont mise en pièces à juste titre.

Alors, la question qui se pose est la suivante: si ce ministère n'arrive pas à débloquer les fonds pour gérer avec rigueur la grande faune, qu'en sera-t-il des humbles espèces végétales ou animales et des complexes écosystèmes? Si on relègue à la cour arrière la grande faune malgré son importance économique démontrée depuis longtemps, est-ce que ce ministère est véritablement apte à gérer les forêts en tant qu'écosystèmes forestiers?

Notre mémoire collective homéopathique nous a fait oublier que c'est l'incurie de ce ministère en matière de protection des écosystèmes hydriques du Québec qui a incité en 1972 la commission d'enquête Legendre à proposer la création d'un ministère de l'Environnement pour que les écosystèmes hydriques soient enfin gérés dans une optique prioritaire de conservation. Faudra-t-il attendre une autre commission Coulombe pour réaliser que les écosystèmes forestiers, tout comme la grande faune, doivent relever d'un ministre voué d'abord à la conservation, qui doit délimiter l'espace réservé à l'exploitation commerciale? Et non l'inverse?

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Bière: La bière Rescousse sera désormais vendue pour la première fois cette année dans les dépanneurs et les épiceries. Introduite sur le marché en 1998, la vente de chaque bouteille rapporte 11 cents à un fonds dédié à la sauvegarde des espèces fauniques menacées, lequel est géré par la Fondation de la faune du Québec. Une bonne manière de trinquer et d'oeuvrer en même temps à la santé des écosystèmes et des espèces menacées!

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Suggestion de lecture: Saint-Camille, le pari de la convivialité, par Jocelyne Béïque, éditions Écosociété, 190 pages. Ce livre raconte l'exploit d'une petite communauté rurale, vouée au déclin, qui a pourtant relevé la tête et qui est en voie de devenir le village gaulois face aux minières et aux exploitants des gaz de schiste. Le 23 février, un film sur le même sujet, produit par Carole Poliquin et Isaac Isitan, Les Irréductibles, sera présenté en première aux Rendez-vous du cinéma québécois, à la Cinémathèque québécoise.

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