Abus de mensonges

Les bonnes manières parlementaires interdisent aux députés de s'accuser de mentir. Alors, avec ce brin d'hypocrisie propre à l'arène politique, ils se rabattent sur des euphémismes pour éviter de dire les choses comme elles sont. À ce jeu, certains, en particulier au sein du gouvernement, en viennent à croire qu'ils peuvent nous faire avaler toutes sortes de couleuvres.

La dernière en titre vient de la ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, et de son refus en 2009 de renouveler le financement de l'organisation humanitaire Kairos. L'affaire avait fait du bruit à l'époque parce que la première explication était venue du ministre Jason Kenney. De passage en Israël, il avait affirmé que Kairos avait perdu son financement à cause de sa position trop critique à l'égard d'Israël.

La ministre et son secrétaire parlementaire ont rectifié le tir, affirmant plutôt que les activités de Kairos ne correspondaient plus aux priorités du gouvernement et de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Pendant des mois, ils ont laissé entendre que la décision découlait d'une analyse approfondie réalisée par les fonctionnaires. Bref, que la conclusion relevait aussi d'eux.

Mais la recommandation finale de l'ACDI au sujet de Kairos a fini par être rendue publique en octobre dernier grâce à la Loi sur l'accès à l'information. L'évaluation, paraphée par la ministre, la présidente et un des vice-présidents de l'ACDI, disait clairement que le financement devait être renouvelé. Du moins, avant qu'un «not» (ne pas) manuscrit soit ajouté, changeant complètement le sens de la recommandation en faveur de Kairos. La modification n'était pas paraphée et, lorsque le Comité des affaires étrangères a tenté en décembre de savoir qui avait pu ajouter cette marque, la ministre a dit l'ignorer. Quant aux deux bureaucrates, ils ont précisé qu'elle n'apparaissait pas au moment où ils avaient signé le document.

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Invité à se prononcer sur le sujet, le président de la Chambre, Peter Milliken, a manifesté son inquiétude. «Toute personne raisonnable mise au fait de ce qui semble s'être produit serait certes extrêmement préoccupée, voire outrée, et pourrait même se mettre à douter de l'intégrité de certains processus décisionnels. En particulier, les hauts fonctionnaires concernés de l'ACDI doivent être profondément perturbés de voir qu'on semble leur faire porter la responsabilité d'avoir signé un document trafiqué», a-t-il dit jeudi dernier.

Sentant la soupe chaude, la ministre a fini par dire lundi que l'altération avait été faite à sa demande afin de refléter son opposition au renouvellement du financement de Kairos. Elle essaie maintenant de nous faire croire qu'elle a signé une recommandation favorable sans l'altérer elle-même, qu'il a fallu qu'un membre de son personnel ajoute la négation à sa demande afin de refléter la position du gouvernement. De la bouillie pour les chats! La façon pour un ministre de refuser une recommandation de ses fonctionnaires est de ne pas la signer, pas de la modifier en catimini pour nous prendre pour des valises par la suite.

Et le premier ministre qui approuve. On a une ministre qui demande qu'on falsifie un document, qui refuse de prendre la pleine responsabilité de sa décision en laissant croire au Parlement que ses fonctionnaires y sont pour quelque chose, qui affirme en comité ne pas savoir qui a altéré la recommandation finale, qui donne une nouvelle version en Chambre quand elle est mise au pied du mur. Malgré tout cela, Stephen Harper la défend en disant qu'il revient aux ministres de prendre les décisions financières. Pas un mot sur les mensonges, les demi-vérités et les esquives.

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Qu'est-ce qui empêchait Mme Oda de dire dès le départ qu'elle rejetait la recommandation de ses fonctionnaires et d'expliquer pourquoi? Bien des hypothèses sont permises.

Peut-être qu'après avoir dit oui, elle a reçu l'ordre de son patron de reculer, peu importe la méthode. Peut-être qu'on voulait cacher quelque chose. Mais quoi? Ou peut-être que le ministre Kenney avait simplement raison et que le gouvernement n'avait pour seul motif de rejet de la demande de financement que son antipathie pour une organisation trop critique d'Israël.

Peu importe la raison, le résultat final est une longue succession de mensonges qui illustre le manque de respect du gouvernement pour le Parlement et les électeurs. Une autre preuve que, pour lui, tout est permis pour imposer ses vues.

On ne sanctionne donc pas le ministre de l'Industrie, Tony Clement, quand il laisse entendre que Statistique Canada approuve les changements au recensement, poussant le statisticien en chef Munir Sheikh à démissionner pour rectifier les faits.

Quand des membres du conseil de Droits et Démocratie dénigrent la gestion de l'ancien directeur, le défunt Rémy Beauregard, et qu'un rapport de vérification leur donne tort, les administrateurs fautifs ne sont pas rappelés à l'ordre et aucune excuse n'est exigée pour rétablir à titre posthume la réputation de M. Beauregard. Au contraire, le gouvernement récompense deux de ses tourmenteurs en renouvelant leur mandat.

Le mensonge est devenu une habitude pour ce gouvernement et il n'en est même pas gêné. Quand il est pris sur le fait, il hausse les épaules et continue son chemin. C'est une honte.

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mcornellier@ledevoir.com

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