Médias - Faut-il brûler iTunes et, tant qu'à y être, l'iPad ?

Attraper le homard en eau froide, remonter la cage et replonger la bonne bête dans l'eau bouillante. La technique éprouvée de pêche au crustacé de consommateur s'applique partout dans le commerce, particulièrement dans l'industrie de la bébelle électronique.

C'est cette logique attractive et captive qui fait qu'on vous vend une imprimante 50 $ et la cartouche d'encre de remplacement le double du prix. C'est évidemment la formule des Apple TV, iTunes, iPad et autres sacro-saints gadgets du Nouvel Âge dématérialisé. Que de belles inventions, merci, et on en veut, et on en a de ces belles machines qui font constamment crier au génie comme aux mutations paradigmatiques des idéologues organiques de l'industrie. N'empêche, une fois encagés, allez hop, on passe tous à la marmite.

Apple TV raffine la technique de prise à l'extrême. La belle petite boîte noire et magique permet de lier sans fil l'ordinateur au téléviseur. Excellente idée qui a d'ailleurs vite fait d'iTunes, et de loin, le numéro 1 de la vidéo à la demande sur Internet en Amérique.

Pourtant, l'appareil créé il y a des années ne dialogue qu'avec les produits désignés par le fabricant, les siens et ceux du partenaire commercial Netflix. Il y a aussi un lien vers YouTube, mais la connexion avec toute autre source demeure impossible. Des rumeurs persistantes parlent d'un lien vers Tou.tv pour cette année. Tant mieux et il serait temps. Le constat demeure: la petite boîte demeure d'abord et avant tout une chaude chausse-trappe.

Une autre gigapomme de discorde apparaît entre les médias journalistiques et iTunes.

Pour l'instant, le kiosque numérique offre des applications permettant d'acheter le contenu de certains journaux ou magazines à la pièce, un article à la fois quoi, en partageant le profit: 30 % au tuyau virtuel, 70 % à l'information. Pour les abonnements payants par contre, Apple renvoie vers les sites de ses clients.

Or, selon de plus en plus d'indices, la compagnie californienne se prépare à imposer iTunes comme système de paiement pour tous les abonnements et l'achat de numéros de journaux ou des magazines sur l'iPhone et surtout la tablette à succès iPad. La deuxième mouture du bel engin portable sera lancée dans quelques semaines. Apple pourrait même carrément interdire d'offrir des éditions numériques gratuites aux abonnés papier, comme le fait Le Devoir par exemple.

La European Newspaper Publishers Association a «exprimé son inquiétude» tout comme le Syndicat de la presse quotidienne nationale en France. Logiquement, iTunes exigerait 30 % du total de toutes les ventes de contenu journalistique à travers sa plate-forme, comme elle le fait déjà avec les disques où d'autres contenus. La commission pourrait s'appliquer dès avril.

Réduire la coûteuse impression et court-circuiter en partie la distribution, ce sont de sacrées bonnes idées, surtout si les désirs palpables des amoureux du papier demeurent satisfaits parallèlement. Seulement, pourquoi les journaux se réjouiraient-ils de s'extraire de l'emprise des imprimeurs et distributeurs pour s'assujettir à une autre dispendieuse dépendance?

La stratégie commerciale de l'empire numérique déplaît d'autant plus que les magnats de la presse misaient sur les tablettes, dont celle d'Apple, impériale sur le marché, pour freiner la rapide érosion de leur vente en kiosques. Au contraire, les publications risquent en plus de perdre tout lien direct avec les abonnés puisque la pressurisation commerciale permettrait aussi à la compagnie impériale de conserver et de monnayer les données personnelles sur les consommateurs de contenus journalistiques (âge, sexe, revenus, etc.).

Même le politique s'en mêle. Le ministre de l'Économie de la Belgique a demandé à l'autorité sur la concurrence de son pays de mener une enquête sur cette possible situation monopolistique et contraignante. Il a parlé d'une apparence d'abus de position dominante pour contrôler tous les abonnements...

Peine de critique perdue pour les prisonniers d'iTunes Store qui se rappellent les létales leçons de l'industrie de la musique: Apple fixe les règles du jeu, un point c'est tout, et par ici le chaudron. Le homard peut bien s'agiter de quelques soubresauts, il finit toujours dans l'eau bouillante...

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