Essais québécois - Qui a peur du mariage?

Photo: Agence Reuters Yuriko Nakao
Doit-on en conclure qu'il vaut mieux abandonner l'idée d'un engagement formel à long terme, c'est-à-dire le mariage, pour se contenter de bouts de chemin faits avec des compagnons de route passagers? Et si, au lieu d'acquiescer lâchement à cette généralisation du modèle amoureux adolescent, nous choisissions une voie plus raisonnable, plus sage? Être amoureux en adulte, ne serait-ce pas, justement, savoir, comme l'écrit Bruckner, que c'est moins de passion que «de gaieté, de régularité, d'enthousiasme que nous avons aussi besoin si nous voulons durer»?

Je suis marié depuis plus de 15 ans. Mes parents comptent presque 50 ans de mariage. Mes frères et soeur sont tous mariés. Une seule fois chacun. Fort de cette expérience familiale, je peux affirmer que Bruckner a raison. «En ce sens, écrit-il, le "bon amour conjugal" est un amour à bas bruit, qui va de soi, et permet aux conjoints de vaquer à leurs affaires sans y penser parce qu'ils se savent enveloppés d'une tendre sollicitude. C'est un amour qui se moque de l'amour, n'a pas de preuves à donner, qui s'épargne le pathos de la réquisition permanente.» On est loin des recettes de la psycho pop et près des leçons de la littérature qui nous apprend à «faire de l'attrait des coeurs autre chose qu'une addition de trémolos ou la conjonction bâclée de deux épidermes».

Les raisons d'Olivia Lévy

La journaliste québécoise Olivia Lévy est, pour son plus grand bonheur, mariée à un Français depuis huit ans. Or, raconte-t-elle, ses copines sont toutes célibataires ou mal accompagnées. Ont-elles fait le choix de l'autonomie en toute connaissance de cause? «Au bout de la nuit, confie Lévy, imbibées d'alcool, toutes m'ont avoué qu'elles rêvaient secrètement de se marier, mais que jamais personne ne leur demanderait leur main comme ça m'était arrivé.»

Cette anecdote a donné le goût à la journaliste d'explorer ce phénomène de société. Plein d'une belle énergie doucement provocatrice, Oui, je le veux! Le mariage d'amour, une affaire de raisons n'est pas une grande oeuvre, mais il a le mérite de nous faire réfléchir avec humour sur les enjeux du mariage.

Au Québec, environ 35 % des couples vivent en union libre, ce qui nous vaut le titre de champions du monde en la matière. Ce pourcentage, de plus, ira fort probablement en augmentant puisque, chez les moins de 25 ans, il atteint plus de 80 % (alors qu'il n'est que de 60 % ailleurs au Canada). Grosso modo, continue la journaliste, «on se marie trois fois moins aujourd'hui qu'en 1972», et plus tard. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette évolution: baisse de la pratique religieuse, égalité homme-femme, éducation, féminisme, travail des femmes, pilule anticonceptionnelle, libéralisation sexuelle, individualisme, refus de vieillir, érosion des valeurs sociales et popularité de l'union libre.

Certains se réjouissent de cette nouvelle donne sociale. Pas Olivia Lévy. «C'est même triste et grave, écrit-elle. Grave parce que la confiance et le partage sont des valeurs qui ne sont plus d'actualité. Grave parce qu'il n'y a désormais que soi qui compte. Parce que la plupart des gens refusent de construire quelque chose de solide.» Son livre se veut donc un éloge du mariage, une présentation amusée mais vigoureuse des raisons de franchir le pas.

Ces raisons sont, notamment, utilitaires. Plusieurs études ont montré, par exemple, que «le mariage prolonge la vie, améliore de façon considérable la santé physique et mentale, diminue le stress et l'anxiété, en plus de procurer des revenus supérieurs, comparé aux gens célibataires, aux divorcés ou aux conjoints qui vivent ensemble sans être mariés», affirme la sociologue américaine Linda Waite, citée par Lévy. Et, surprise, même la vie sexuelle serait meilleure chez les couples mariés. Les relations seraient deux fois plus fréquentes et plus satisfaisantes, «car, apparemment, si les couples mariés retirent plus de satisfaction au lit, c'est qu'ils ressentent l'engagement émotif dans la relation qui a pour base la fidélité et la confiance».

Au-delà de l'utilité, qui inclut aussi le fait que les époux sont mieux protégés juridiquement que les conjoints de fait en cas de rupture, c'est, on l'aura compris, la valeur de l'engagement qui est au coeur du plaidoyer d'Olivia Lévy. «L'engagement, écrit-elle, c'est construire dans une époque déconstruite. Bâtir dans une société qui n'a plus de repères. Ce n'est pas faire un party qui va coûter la peau des fesses. C'est se regarder dans le blanc des yeux, promettre de s'aimer et tout mettre en oeuvre pour que notre mariage réussisse.»

À l'appui de sa thèse, et contre ceux qui réduisent le mariage à un bout de papier, Lévy cite la neurobiologiste française Lucy Vincent, selon laquelle «le mariage n'est pas un embourgeoisement du couple, mais plutôt un besoin humain universel de s'établir publiquement et de montrer son engagement envers l'autre». Bien sûr, ça rate parfois, trop souvent même, mais, faut-il le rappeler, les couples non mariés ratent encore bien plus.

Tout n'est pas réussi dans cet ouvrage. Les entrevues avec quelques personnalités (Denise Bombardier, Véronique Cloutier, Nathalie Petrowski et d'autres) sont insignifiantes et certains passages du livre (sur la grande demande, la noce, les belles-mères) font un peu trop dans le style Châtelaine, pour satisfaire au cliché de la femme moderne mais quand même fifille traditionnelle à ses heures.

Le plaidoyer d'ensemble, pour un engagement amoureux adulte qui n'a pas peur de son ombre, n'en reste pas moins plutôt bien envoyé.

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louisco@sympatico.ca

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